Je vois bien qu'elle ne vaut rien.

Je me réjouissais de ces menus égards et du ton sympathique avec lequel elle me disait:

—«Vous ne buvez pas? vous ne mangez pas?»

Un souffle si doux nous venait de la mer que je n'éprouvais plus le besoin de faire le glorieux et parlais simplement.

Après dîner, nous fîmes une courte promenade sur la route, jusqu'à l'heure et jusqu'au point où les pommiers normands, par leur masse d'ombre frissonnante, nous causèrent de l'effroi. Au retour, afin de me rassurer, j'offris mon bras à Madame Vernet. Hâtifs, les jarrets contractés, nous pressions le pas, ayant dans le dos la sensation d'être suivis. Aux premières maisons du village, je me tranquillisai, et, joyeux comme un homme qui vient d'éviter un grand danger, je risquai une petite entreprise. Je laissai glisser jusqu'à ma hanche le bras de Madame Vernet et, en le relevant, le serrai: elle ne me rendit pas la pression. Je feignis de butter une pierre et de perdre l'équilibre: elle poussa un cri, mais me laissa reprendre mon aplomb tout seul. Au Christ de granit qui, planté sur la jetée, protège, de ses bras écartés, le village contre la mer, Madame Vernet s'arrêta pour souffler.

Elle trouvait au Christ une figure «originale». Elle s'assit sur une marche et me pria de m'éloigner un peu. Elle voulait rester avec elle-même. Les mains dans mes poches, j'allai, sur la pointe du pied, écouter la mer. La lune y projetait un sentier étroit, et si direct, que je n'aurais eu qu'à enjamber pour monter vers elle. Parfois, je me rapprochais, à reculons, de Madame Vernet, espérant qu'elle allait me dire: «Rentrons!»

Elle continuait de s'absorber. Les petits phares me regardaient. Je jetai des cailloux dans l'eau.

—«Quand j'en aurai jeté dix, me disais-je, elle aura fini de rêver.»

Elle s'obstinait à faire la bouche d'ombre au pied du Christ, qui, pour cette cause, m'indisposait, comme un prêtre.

—«Cela m'a fait du bien», dit-elle enfin.