Elle se leva droite, cambrée, et, seulement de la tête, me fit signe que non. La blancheur de son cou tentait mes dents. Ses yeux troublés s'avançaient sur moi comme des yeux morts photographiés. Je lui soufflais encore, mes doigts griffant ses épaules:
—«Aime-moi! dis, aime-moi!»
Mais elle me parut une ennemie en garde, impénétrable. L'attraction de mon âme ne déterminait pas la sienne. Dressé sur la pointe des pieds, le corps détendu, pareil à un animal qu'on veut noyer et qui s'accroche au rivage, et, la langue lappante, pousse des soupirs, je fis un vain effort pour absorber cette femme, et je ne baisai que du vent.
Mes bras se détachèrent d'elle et retombèrent comme un linge mouillé. Elle traversa la butte, sans se hâter, et descendit l'escalier de planches, qui rendit le gémissement d'un ivrogne couché qu'on dérange. Elle s'éloigna, étonnamment grandie, souveraine de mon être en suspens. Elle disparut.
[XXVI]
JE RESTE
La sécurité de mon parasitisme est compromise. J'ai dispersé les plumes de mon nid douillet. Il va falloir déguerpir. Mais je ne regrette pas seulement Madame Vernet; je regrette encore ce bien-être, cet état d'esprit où je me sentais chez moi, cette aisance des gestes et de la parole, ces chatouillements à ma vanité, cette admiration crédule que je savourais, la bouche en suçoir. Je regrette les causeries sentimentales où ma personnalité, comme un ventre plein, prenait des poses libres, où je me communiquais en manches de chemise. Plus que la nourriture du corps, je regrette les compliments point ironiques, les exclamations, les signes d'assentiment, les «vrai, on peut dire que vous en avez, vous, du talent!» Je regrette les prédictions qui mettaient l'avenir à mes pieds, comme un tapis.
Je fais ma malle, je place, déplace mes trois paires de chaussettes. Un caleçon en mains que je ne me décide pas à caser, je souris à mes souvenirs. Je traîne de temps en temps ma malle sur le plancher, afin que Madame Vernet devine mon projet de départ, et, au moyen d'un cri d'angoisse, s'y oppose.
Je la ferme avec bruit, m'assieds sur le couvercle et regarde les filets qui pendent aux murs, les lignes roulées sur leurs cadres de bois, les lampions qui servent à tous les quatorze-juillet, les drapeaux chiffonnés qu'on a jetés dans un coin comme après une bataille pour rire. C'est bien de ma faute si ce qui arrive arrive. Je paie ma butorderie. Je partirai, mais des lâchetés attendent ma résolution au passage. Madame Vernet ne m'a pas formellement donné congé. Je peux lui tendre la main, «sans avoir l'air de rien.» Elle oublierait certaines injures et ne se rappellerait que les plus flatteuses. Si elle hésitait, je lui dirais: