On a en moi une telle confiance qu'on m'a prié de tenir la caisse.

Parfaitement!

D'abord, Monsieur Vernet ne travaille pas quand il est en vacances. Il a dit à sa femme:

—«Tu sais, arrange-toi: je ne veux ici me mêler de rien.»

Il a dit cela pour la forme, pour la galerie que je suis. Car jamais Monsieur Vernet ne se mêle de rien. Il s'en garde.

Or les comptes un peu compliqués ennuient Madame Vernet. Elle s'y perd, et me crie de venir à son secours. Quand nous réglons une dépense de lait, de fruits à l'auberge, elle me passe son porte-monnaie, «sans faire semblant», au moment où mes mains se trouvent, par aventure, croisées derrière mon dos. Les paysans pensent que je le tire de ma poche. Je paie, et je demande, avant de le refermer:

—«Mesdames, voulez-vous me permettre de vous offrir encore quelque chose?»

Comme on dit au théâtre, j'entre dans la peau du bonhomme qui régale. J'ouvre ce porte-monnaie d'autrui avec une telle aisance que, par imitation instinctive, les paysans ouvrent la bouche en même temps. Il m'arrive de le mettre dans ma poche jusqu'au prochain débours. On ne songe pas à me le réclamer. Je marchande, je fais des économies, je calcule comme un régisseur ladre par intérêt, et, pour ma peine, je m'accorde le mérite de ne point grappiller, de ne pas me rendre coupable de la moindre petite volerie.


[XXXI]