— Parce que nous ne l’engraissons pas avant de le tuer. Il reviendrait trop cher. Depuis trois jours, nous vivons dessus à six personnes. Je l’avais coupé en dix-huit morceaux. J’en ai fait cuire six dimanche avec des oignons, six lundi avec des carottes et six hier avec des pommes de terre.

— Et plus on allait, meilleur c’était, dit Philippe.

— Mais vous en aviez chacun gros comme une noix ?

— Regardez ce goulu-là, dit Mme Philippe ; il s’en donnait mal au ventre.

Philippe rit selon son habitude. C’est-à-dire qu’il ouvre la bouche comme s’il riait et que sa peau cuite fait des plis serrés autour de ses yeux. On n’est pas sûr qu’il rit. Les yeux clairs tranquillisent par leur gaieté puérile, mais la bouche, qui bâille inutilement, trouble un peu. Et quand cette bouche se ferme, la figure de Philippe cesse de vivre. Elle ressemble à une motte de terre dont sa barbe serait l’herbe sèche.

Les Philippe peuvent s’offrir un lapin maigre par an ; mais il leur arriva une fois, en 1876, de si bien manger qu’ils ne l’oublieront jamais. Ils recevaient la visite d’un cousin éloigné, et Mme Philippe eut l’idée de le fêter par un repas où elle ne ménagerait rien.

Elle alla consulter Mme Loriot, la cuisinière du château.

— Je veux, dit-elle, faire à notre cousin une soupe qui le régale. Enseignez-moi une soupe.

— Quelle soupe ? dit Mme Loriot.

— Une soupe comme la vôtre, une soupe de riches.