Philippe est un faucheur expérimenté. Il n’attaque pas le pré avec une ardeur imprudente. Il donne le premier coup de faux dont l’herbe du bord est surprise, sans précipitation, comme il donnera le dernier. Il s’efforce d’abattre l’herbe par coutelées régulières, de raser net le tapis, car le meilleur du foin c’est le pied de la tige, de faire ses andains de la même largeur, et non de finir son ouvrage avant de l’avoir commencé.
Il ne laisse pas un seul gendarme, c’est-à-dire un seul brin d’herbe debout, échappé à la faux.
Je le vois de loin qui avance à petits pas glissés, la jambe droite pliée, la gauche presque tendue et un peu en arrière. Ses sabots, où il a les pieds nus, marquent deux raies parallèles. Il trace un chemin si propre que, tout à l’heure, on passera ce lac d’herbes profondes à pied sec.
La faux coupe de droite à gauche, d’un trait rapide et sûr, puis elle revient, la pointe levée et, du dos, caresse l’herbe suivante qui va tomber.
Tantôt elle siffle, légère, tantôt elle grince et çà et là, par le pré, de grandes herbes frissonnent d’inquiétude, et brusquement elle a le hoquet sur un caillou.
Philippe s’arrête, tâte la lame du doigt et l’affile avec une pierre à aiguiser qui lui pend sous le ventre dans un cornet de bois. Et maintenant il se ferait la barbe !
Vers dix heures, Mme Philippe lui apporte une bouteille d’eau.
Pendant qu’il boit, elle cherche des « puces. » C’est le nom vulgaire d’une graminée, la tremblette, si grêle que ses petites fleurs tremblent toujours, comme des insectes, à peine retenues au bout de leurs tiges trop minces. Mme Philippe en fait un bouquet, parce que la tremblette ne se fane jamais, et que dans un pot, sur la cheminée, elle se conservera gracieuse jusqu’à l’été prochain. C’est la fleur d’hiver des paysannes.
Philippe ayant bien bu, l’estomac gonflé d’eau, rend la bouteille à sa femme qui la cache au frais, par terre, sous le gilet.
Philippe ne se remet pas tout de suite à faucher. Il souffle un peu, appuyé sur la faux, regarde si le temps ne menace pas, si des nuages ne bouchent pas l’horizon, et il se sèche le front avec sa manche de chemise.