— Avec vous, Philippe, tout reviendrait au même. Ce qui importe, c’est le bonheur ; les hommes de ce village sont-ils plus heureux aujourd’hui qu’autrefois ? »

— Les jeunes disent que non.

— Mais vous, Philippe, qui avez connu les vieux et qui entendez les jeunes se plaindre, que dites-vous ?

— Je crois qu’on devrait se trouver plus heureux. On est mieux couché, mieux nourri et on a moins de misère. Moi, je n’ai pas couché dans un lit avant de me marier.

— Vous couchiez avec vos bêtes ?

— Oui, et la paille sèche est préférable aux draps sales. Je ne faisais qu’un somme jusqu’à minuit où les bêtes me réveillaient. Elles ont leurs habitudes ; elles se dressent à minuit pour manger un morceau de foin et j’entendais cliqueter les cornes aux bâtons du râtelier. L’hiver, leur souffle me tenait chaud, mais l’été je couchais souvent dehors, pour garder les bœufs qui passaient la nuit au pré. Un fermier n’aurait pas dormi tranquille, si ses bœufs étaient restés seuls. On abandonnait dans le pré une vieille charrette qui ne servait à rien. On y ajoutait, sur des cerceaux, une toiture de glui, de grosse paille de seigle et c’est là que couchait l’homme de garde.

— Vous étiez bien ?

— Pas mal. C’était pendant la belle saison. Le froid du matin engourdissait un peu.

— Contre quoi gardiez-vous les bœufs ?

— D’abord, il y avait des loups.