I
MŒURS DE RAGOTTE
Elle est si naturelle que, d’abord, elle a l’air un peu simple. Il faut longtemps la regarder pour la voir.
A l’école.
Elle est allée à l’école huit mois, chez ce vieil ours de Varneau.
On payait trente sous par mois et, en hiver, chaque élève apportait le matin sa bûche.
Il y avait deux partis en classe : les écriveux et ceux qui n’écrivaient pas. Ses sœurs ont eu le temps d’apprendre. Comme elle était l’aînée, elle a dû tout de suite se mettre au ménage avec sa mère, et elle n’a rien appris.
Elle connaît la lettre P, la lettre J et la lettre L, parce que ces lettres lui ont servi à marquer le linge de ses petits, qui s’appellent Paul, Joseph et Lucienne. Elle reconnaît aussi le chiffre 5, on ne sait pas pourquoi.
Elle ne peut rendre la monnaie que sur dix sous. Par exemple, si on lui achète un sou de lait, elle redoit neuf sous. A partir de dix sous, elle s’embrouille, et elle aime mieux dire :
— Vous me paierez une autre fois !
Elle se passe bien d’écrire, mais elle regrette encore de ne pas savoir lire. On a beau lui faire lentement la lecture d’une lettre, elle se méfie. Si elle savait, elle pourrait lire la lettre à son aise, la relire toute seule, en cachette, souvent.