La calotte livide continue son invasion lente.
Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte. Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de s'y déchirer.
La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les clameurs s'élèvent.
Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le mur.
Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de coups sourds.
Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des gouttes d'encre.
Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines.
Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui les affole, qui épouvante Poil de Carotte.
Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.
Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et elle lui bande douloureusement les paupières.