Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est parcouru de frissons.

Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les belles feuilles.

Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les mâche posément.

Pourquoi se presser? La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.

Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale, se régale.

La Timbale

Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme d'ordinaire:

--Merci, maman, je n'ai pas soif.

Au repas du soir, il dit encore:

--Merci, maman, je n'ai pas soif.