Honorine: Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.
Madame Lepic: Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?
Honorine: Il y a de l'humidité dans le placard.
Madame Lepic: Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les assiettes? Regardez cette trace.
Honorine: Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.
Madame Lepic: C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
Honorine: Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si j'avais la tête dans un seau d'eau.
Madame Lepic: Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
Honorine: Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait qu'à parler et je lui changeais son verre.
Madame Lepic: Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...