--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.

--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.

--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.

--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit. D'ailleurs, on les mate.

Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau enveloppé d'une gelée tremblante.

--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil de Carotte.

--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches dures.

--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?

--Elle le refuserait, dit Pajol.

En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent, sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite droit aux tétines maternelles.