Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.
Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet, ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en aperçoive.
Il dira qu'il l'a perdu.
Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.
Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble garder les moutons, toute seule.
Parrain
Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte que Poil de Carotte.
--Te voilà, canard! dit-il.
--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma ligne?
--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.