--Seize, dix-sept, dix-huit!...

Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il bourre Poil de Carotte de haricots blancs.

--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de perdrix.

Poil de Carotte: Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. Parrain: Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point ton content, chez ta mère.

Poil de Carotte: Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini aussi.

Parrain: On en redemande, bêta.

Poil de Carotte: C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester sur sa faim.

Parrain: Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce singe était mon enfant! Arrangez ça.

Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.

La Fontaine