Parrain: Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus à te relever?
Poil de Carotte: Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! Parrain: Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le costume des dimanches du petit Bernard.
Poil de Carotte: Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.
Parrain: Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.
Poil de Carotte: Je serais loin.
Parrain: Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.
Poil de Carotte: Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.
Parrain: Dors, canard, dors.
Poil de Carotte: Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est impossible de dormir quand on me touche.