Après un moment d’hésitation, Jean me tendit sa main: je la pris.—Vous êtes bien déchu, mon enfant! Je m’explique la douleur de votre famille; je la comprends et je la partage. Eh bien! même à cette heure je ne veux pas désespérer de vous.—Il sourit tristement, et je le quittai.
A quelques jours de là, j’écrivais à madame de Thommeray, et, tout en m’appliquant à ménager son cœur, je lui rendais compte de mon entrevue avec Jean. Je ne cherchai pas à le revoir; d’autres pensées me préoccupaient. La guerre venait d’éclater. Déjà l’ennemi marchait sur Paris: le monde était rempli du bruit de nos désastres.
Qui n’a pas vu Paris pendant les derniers jours qui précédèrent l’investissement ne saurait se faire une idée de la physionomie qu’il présentait alors. A la confusion, au désarroi, à l’effarement qu’avait jetés dans les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient les mâles pensées et les fermes résolutions. On se tenait prêt pour les grands sacrifices; un courant d’héroïsme avait traversé tous les cœurs. Déjà les hommes veillaient sur les remparts. Les squares, les jardins publics étaient transformés en parcs d’artillerie, les places en champs de manœuvres où les citoyens devenus soldats s’exerçaient au maniement du fusil, toutes les classes mêlées et confondues ne formant qu’une âme, l’âme de la patrie. Les tambours battaient et les clairons sonnaient sur les berges du fleuve. Canons et mitrailleuses, traînés sur leurs affûts, ébranlaient les quais et les boulevards. Armées de leur tonnerre, les canonnières sillonnaient la Seine. Les débris de nos régiments mutilés apportaient au service de la défense le dernier sang de la France guerrière. Des bataillons de marins traversaient la ville pour aller occuper les forts; les gardes mobiles des départements, accourus du fond de leurs provinces, bivouaquaient çà et là sous des tentes improvisées. A côté de ces spectacles fortifiants, il y en avait d’autres d’une réalité navrante et qui marquaient à toute heure les progrès de l’invasion. Refoulées sur la capitale par l’approche des armées ennemies, les campagnes environnantes se réfugiaient dans son enceinte. Ce n’était partout que longues files de voitures chargées de meubles et d’ustensiles de ménage enlevés précipitamment. J’ai vu de pauvres gens attelés eux-mêmes à la charrette qui portait toute leur richesse et ne sachant pas où ils iraient coucher le soir; d’autres poussaient devant eux les troupeaux de leurs étables. Par un des contrastes où la nature semble se complaire, un ciel resplendissant, un gai soleil d’automne éclairaient ces scènes désolées.
J’étais rentré depuis une semaine. En ces jours de fiévreuse attente où personne ne tenait chez soi, je vivais dans la rue, attiré par tous les bruits, me mêlant à tous les groupes, recueillant toutes les nouvelles. Un matin, sur le quai Voltaire, entre le Pont-Royal et le pont des Saints-Pères, je me trouvai face à face avec Jean.—A la bonne heure! lui dis-je en l’abordant, vous êtes resté, c’est bien.
—Oui, je suis resté, répliqua-t-il; j’avais à liquider ma fortune. Aujourd’hui, c’est chose faite. Toutes mes mesures sont prises: je pars ce soir pour aller vivre à l’étranger.
—Vous partez? m’écriai-je; c’est quand votre patrie agonise que vous songez a la quitter!
—La patrie, Monsieur! L’homme sage l’emporte partout avec lui. Vous-même, que faites-vous ici?
—Je n’y suis pas rentré pour en sortir. Je ne vaux plus grand’chose; mais c’est ici que j’ai connu les bons et les mauvais jours. Paris a fait de moi le peu que je suis. Je veux m’associer à ses périls, ne fût-ce que par ma présence. Je vivrai de ses émotions, je partagerai ses angoisses, et, s’il doit souffrir de la faim, j’aurai l’honneur d’en souffrir avec lui; mais vous, Jean de Thommeray, mais vous! Je vous savais bien malade, mais je ne pensais pas que vous fussiez tombé si bas. Le pays est envahi,—et vous, jeune homme, au lieu de sauter sur un fusil, vous vous jetez sur votre portefeuille! La fortune de la France est près de sombrer, et vous n’avez d’autre souci que de réaliser votre avoir! Demain l’ennemi sera à nos portes, et vous bouclez votre valise, vous vous enfuyez lâchement! Ce n’était pas assez d’avoir plongé votre famille dans le deuil et le désespoir: vous lui infligez cette honte!
Une vive rougeur lui monta au front, un éclair brilla dans ses yeux.—Pardon, Monsieur, pardon! Voilà de bien grands mots, ce me semble. Vous êtes trop jeune, et moi trop vieux, pour que nous puissions nous entendre. Je ne m’enfuis pas, je m’en vais. Ce qui se passe n’est pas fait pour me retenir. Paris ne m’intéresse point. Qu’il soit châtié, ce n’est que justice. Quant à ma famille, elle est à l’abri des tracas de la guerre, et je ne vois pas pourquoi il me serait interdit d’aller chercher pour mon propre compte, soit à Bruxelles, soit à Londres, soit à Florence, la paix et la sécurité dont ils continueront de jouir en Bretagne.
Je sentais mon cœur submergé de dégoût. J’allais m’éloigner quand tout à coup Jean tressaillit.—Écoutez! dit-il.—Je prêtai l’oreille et j’entendis une musique étrange, dont les accents, vagues d’abord et presque indistincts, grandissaient et semblaient se diriger vers nous. Je regardais en même temps que j’écoutais: j’aperçus à la hauteur du pont de Solférino une masse confuse et qui s’avançait en chantant. C’était un chant lent et grave, d’un caractère presque religieux, et qui n’avait rien de commun avec les éclats de voix auxquels nous étions habitués. Jean s’était accoudé sur le parapet. Je l’observais, il était très-pâle. Cependant la masse de moins en moins confuse se rapprochait de plus en plus. Je reconnus enfin un chant de la Bretagne et le son du biniou: les gardes mobiles du Finistère faisaient leur entrée dans Paris. L’hermine au képi, vêtus de toile grise, le bissac de toile grise au dos, ils s’avançaient d’un pas net et ferme, marchant par pelotons et occupant le quai dans toute sa largeur. En tête, à cheval, le chef de bataillon; derrière lui, l’aumônier et deux capitaines. La tête de colonne n’était plus qu’à quelques pas de nous. A mon tour, j’avais tressailli. Je regardai Jean: sa main s’abattit sur la mienne.—Mon père!... mes deux frères! dit-il d’une voix sourde.—Et Jean vit passer devant lui, sous leurs formes les plus saisissantes, les éternelles vérités qu’il avait si longtemps méconnues: Dieu, la patrie, le devoir, la famille. Tout le cortége de ses années honnêtes défilait sous ses yeux en chantant. Je portai le dernier coup. A l’un des balcons du quai, je venais d’apercevoir sa mère.—Malheureux! m’écriai-je, vous disiez qu’il n’y avait plus de femmes. Tenez, en voici une, la reconnaissez-vous?—Madame de Thommeray agitait son mouchoir, le chant breton redoublait de ferveur, et le chef de bataillon, avec la courtoisie d’un vieux gentilhomme, s’inclinait sur son cheval et la saluait de son épée. Muet, immobile, l’œil morne et la paupière aride, Jean paraissait changé en pierre: je le laissai à la merci de Dieu.