—Si pourtant, ajoutai-je, vous vous décidez un jour à le traiter, je pourrai vous fournir un dénoûment qui le rajeunirait peut-être.

Nous nous quittâmes là-dessus. Je marchai longtemps au hasard dans un état d’hébétement complet. Quand je repris mes sens, ma jeunesse était morte, un homme nouveau venait de naître en moi. C’est tout. Que pensez-vous de ma petite histoire?

—Voilà, m’écriai-je, une abominable aventure; mais franchement je n’y vois rien qui justifie votre métamorphose. Parce qu’on a eu le malheur de rencontrer sur son chemin une créature perverse ou pervertie...

—Eh! non, Monsieur, eh! non, reprit-il avec l’accent d’une douce insistance, vous êtes dans l’erreur, madame de R... n’était pas une créature perverse ou pervertie; c’était tout simplement un produit naturel, quoiqu’un peu raffiné peut-être, de notre civilisation. Pourquoi lui jeter la pierre? Inoffensive autant que nulle, ni fausse, ni rusée, ni perfide, aussi incapable d’un sentiment profond que d’une pensée sérieuse, sans notion exacte du bien et du mal, elle était naïvement et sincèrement ce que la société l’avait faite. Vous auriez tort de voir en elle une exception. Le règne des femmes est fini. Au lieu de pousser l’homme aux grandes choses, elles ne lui demandent plus que l’entretien de leurs vanités. Les besoins d’argent ont étouffé les besoins du cœur. L’amour qui autrefois enfantait des prodiges acquitte aujourd’hui des factures. Il n’y a plus de femmes.

—Vous vous trompez, lui répliquai-je. Il y a chez nous des mères, des sœurs, des amies, des épouses, qui, tous les jours et à toute heure, accomplissent dans l’ombre des miracles de bonté, de dévouement et de charité. Il y en a dans tous les rangs, depuis le plus humble jusqu’au plus élevé. Quoi! parce que vous avez eu la simplicité de prendre une poupée pour une femme, il faut que toutes les femmes servent d’excuse à votre aveuglement! Vous insultez à tous nos respects, à toutes nos vénérations! La société est moins malade que vous ne voulez bien le dire, mais vous, Monsieur, vous l’êtes encore plus que je ne le craignais. Pourquoi n’êtes-vous pas retourné dans votre famille? Vous aviez jeté vers elle un cri de détresse et de désespoir, elle vous rappelait, elle vous attendait.

Jean secoua la tête.—Il était trop tard, Monsieur. Je vous dois un dernier aveu. Depuis mon séjour à Bade, la fièvre du jeu ne m’avait pas quitté: à mon insu, pour racheter madame de R..., j’avais vendu mon âme au diable. Qu’aurais-je fait parmi les miens? Je n’avais plus le goût des émotions paisibles: je serais bientôt mort de chagrin. Vivons et jouissons, après nous le déluge! Voici l’heure de la bourse, et à mon grand regret je suis forcé de vous laisser.

—Encore un mot, lui dis-je en me levant, et vous irez à vos affaires. Jusqu’à présent, tout vous a réussi, mais vous ne vous flattez pas d’avoir enchaîné la fortune. Autrement vous joueriez à coup sûr, et où seraient l’honneur, la probité? Vivons et jouissons, c’est très-joli, cela. Que ferez-vous le jour où la fortune vous trahira? Car il viendra, ce jour, n’en doutez pas.

—Qu’il vienne, je suis prêt.

—Vous vous tuerez, lui dis-je.

Il ne répondit pas.—Et Dieu?... Et votre mère?