Je le connaissais pour l’avoir vu aux réceptions de madame de R... et dans quelques salons où j’avais remarqué, sans m’en préoccuper, ses assiduités auprès d’elle. C’était un homme de belles manières, qui en avait fini depuis longtemps avec le matin de la vie, mais qui se défendait vaillamment contre les approches du soir. Possesseur de grands biens, il s’était fait une réputation d’habileté dans le monde diplomatique auquel il appartenait. Il avait l’air indolent et narquois, la lèvre sensuelle et l’œil fin avec ce clignotement de paupière particulier aux hommes habitués à cacher leur pensée et qui se défient même de leurs regards. Il boitait légèrement, non sans une certaine grâce, et on assurait qu’il en tirait vanité comme d’un point de ressemblance avec M. de Talleyrand, qu’il s’était donné pour modèle. J’avais lu dans un journal que le marquis de S... était appelé à un poste important. Je pensai qu’il venait pour prendre congé, et je me retirai. J’avais hâte d’ailleurs de réparer mes avaries. A la lettre, j’étais rompu. J’allai au bain, je dînai au Café anglais, et, rentré chez moi, je me roulai dans mes draps, où je ne tardai pas à m’endormir d’un profond sommeil: je l’avais bien gagné.
Il faisait grand jour quand je me réveillai. Demain, chez vous... chez toi! avait-elle dit. Demain, c’est aujourd’hui! m’écriai-je. Et je préparai tout pour la recevoir et fêter sa présence. Je remplaçais par des massifs de plantes rares les objets de luxe dont je m’étais dépouillé pour elle. Je disposais sur un guéridon les fruits, les vins dorés et les friandises qu’elle aimait. Pour un peu, j’aurais jonché de lis, de jasmins et de roses le sable de l’avenue qui devait la conduire à ma porte; mais c’était dans mon cœur que se donnait la véritable fête. J’allais rentrer en possession de ma jeune et belle maîtresse; j’allais retrouver les joies que j’avais goûtées sous le ciel d’Italie. Tous mes sens étaient ravis. Les oiseaux chantaient dans mon petit jardin, le soleil inondait ma chambre, et avec l’air frais du matin, chargé des senteurs de l’héliotrope et du réséda, je humais à pleine poitrine l’amour, le bonheur et la vie. Cependant les heures s’écoulaient, la journée touchait à sa fin, et Valentine n’avait point paru. La nuit tomba, je vis les étoiles s’allumer une à une, j’entendis les bruits de la ville décroître et se perdre au loin: j’attendais encore Valentine. J’eus le pressentiment de quelque catastrophe. Je ne me couchai pas. J’attendis encore toute la matinée. Dévoré d’inquiétude, je sortis pour me rendre chez elle. A mesure que je m’enfonçais dans la rue de Courcelles, mes appréhensions redoublaient. J’arrive enfin: toutes les portes, toutes les persiennes, tous les volets étaient fermés. J’avais collé mon front aux barreaux de la grille: la cour était silencieuse et déserte. On eût dit que la vie s’était tout à coup retirée de cette demeure habituellement si bruyante. Je sonnai: rien ne bougea, pas une âme ne répondit. Je restais immobile, me demandant si je rêvais, quand je sentis une main familière qui s’appuyait sur mon épaule: je me retournai et reconnus un de nos auteurs comiques les plus en renom que j’avais rencontré maintes fois dans le monde.—Veniez-vous faire vos adieux? me dit-il. Dans ce cas, mon bon, vous n’êtes guère en retard que de vingt-quatre heures: ils sont partis hier au matin.
—Partis! m’écriai-je; de qui parlez-vous?
—Du comte et de la comtesse, parbleu!
—Et vous dites qu’ils sont partis?
—En compagnie du marquis de S..., qui les emmène avec lui dans sa nouvelle résidence; mais, mon cher, d’où sortez-vous? Il n’est bruit que de cela, on ne parle pas d’autre chose.
—Si l’on ne parle pas d’autre chose et s’il n’est bruit que de cela, je crois pouvoir sans indiscrétion vous prier de me mettre dans la confidence.
—Comment donc! reprit-il, deux mots y suffiront. Tout là-dedans allait à la diable. On y brûlait depuis longtemps la chandelle par les deux bouts, si bien que les deux bouts avaient fini par se rejoindre. La petite comtesse était aux abois: deux cent mille francs d’arriéré, sans compter le courant, c’est dur! De quoi s’est avisé le satané marquis? Il connaissait la place, il en avait surpris les côtés faibles. Le vieux renard attendait son heure: il l’a saisie. Il a payé la dette de madame, et s’est fait attacher monsieur en qualité de premier secrétaire. Si vous aviez besoin de quelques explications...
—Grand merci! lui dis-je; j’ai compris de reste. Voilà, Monsieur, une comédie toute faite.
—Vieux habits, vieux galons! Le sujet n’est pas précisément nouveau.