J’employai le reste de la journée à faire, comme on dit, flèche de tout bois. Il m’avait suffi de pénétrer dans le milieu où vivait madame de R... pour comprendre que je ne pouvais plus, sous peine de déchéance, mener l’existence de bachelier dont je m’étais contenté jusque-là. Dans une société où tout repose sur l’argent, l’amour ne saurait se passer de luxe, pas plus que les fleurs de soleil. Je m’étais donné un cheval et un coupé; je les vendis. Je vendis les objets d’art et tous les jolis riens qui embellissaient ma retraite. Je vendis d’anciennes armes qui provenaient de ma famille, quelques bijoux, quelques émaux que je tenais d’une vieille tante, des gravures, des dessins de prix que j’avais rapportés d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre. Sans être considérable, le produit de ces ventes, visiblement faites sous le coup de la nécessité, me permettait pourtant de jeter le gant à la fortune et d’entrer en lice avec elle. Le soir même je partais pour Bade, et le lendemain je me présentais à la Conversation... Vous ne jouez pas, Monsieur? vous n’avez jamais joué?

—Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai beaucoup joué dans ma jeunesse. Ma mère aimait à faire sa partie de bésigue, et je me prêtais filialement à cette innocente récréation. Encore aujourd’hui il ne me déplaît pas, le soir, à la campagne, de faire avec un vieil ami une partie de dominos.

—Je vous plains, reprit-il; vous mourrez sans avoir connu les plus grandes émotions qu’il soit donné à l’homme d’éprouver. Le jeu est la passion souveraine. Qu’est-ce auprès que l’amour? La distraction d’une heure, le passe-temps des faibles âmes. Le jeu est la passion des forts. Rien ne la dompte, rien ne l’entame; la perte l’aiguillonne et le gain ne l’assouvit pas. J’étais comme vous; je n’avais jamais joué qu’à des jeux enfantins. Je pénétrais pour la première fois dans une salle de roulette. Je sentis d’abord mon cœur défaillir et mes jambes se dérober sous moi, comme si je commettais quelque chose d’énorme. Valentine à racheter me soutint et me releva. Je m’étais ouvert un passage à travers la foule; il y avait autour du tapis un siége inoccupé, je le pris, et j’étudiai d’un œil ardent le champ de bataille où j’allais manœuvrer. J’hésitai longtemps; je tourmentais d’une main fiévreuse l’or et les billets que j’avais tirés de ma poche. Maître enfin de moi-même, je me jetai dans la mêlée, et, pour me rendre les dieux favorables, je débutai par une offrande à ma jeunesse. Ce jour-là, j’avais vingt-cinq ans: c’était le jour anniversaire de ma naissance. Je plaçai cinq pièces de vingt francs sur le numéro vingt-cinq. Presque aussitôt la machine tourna; il me sembla que toute la salle tournait avec elle. Involontairement j’avais fermé les yeux. Le bruit sec de la bille d’ivoire s’arrêta tout à coup, et la voix du croupier proclama l’arrêt du destin. J’avais gagné; on me compta trente-six fois ma mise: les dieux étaient pour moi! Vous n’exigez pas que je vous raconte une à une les péripéties par lesquelles je passai durant mon séjour à Bade. Je déjeunais à la Restauration. Sur le coup de onze heures, je m’installais à la roulette, et n’en bougeais jusqu’à onze heures de la nuit. Je ne dînais pas, je soupais à peine, je ne dormais plus; la fièvre me brûlait les os; j’avais parfois au jeu des hallucinations étranges. Le tapis vert me faisait l’effet d’un océan où je me débattais, tantôt soulevé, tantôt englouti par la vague. Quand je pensais toucher au but, un flot contraire me rejetait loin du rivage et me replongeait dans l’abîme. Le terme fatal approchait: il ne me restait plus qu’un jour. J’étais en gain de quatre-vingt mille francs; pour compléter la rançon de Valentine, il me fallait encore en gagner cent vingt mille. Je me sentais porté par la fortune. Je montai d’un pas léger les degrés du temple, et, le cœur gonflé par les résolutions suprêmes, j’entrai fièrement dans la salle où j’allais livrer mon dernier combat. A peine assis, pareil au capitaine qui s’apprête à frapper un coup décisif, je massai devant moi tout mon corps d’armée et ne réservai pas même de quoi assurer ma retraite. La galerie était frémissante. Je lançai au chef de partie un regard de défi, et je précipitai mes bataillons dans la fournaise. Ce fut une grande journée; les habitués de Bade en conservent le souvenir. Je fis sauter deux fois la banque. Valentine était sauvée, je n’en demandai pas davantage. La foule me porta en triomphe comme si je venais d’accomplir une action d’éclat, et moi-même, dois-je l’avouer? je n’étais pas éloigné de me prendre pour un personnage. Quelques heures après, je partais pour Paris: on ne m’eût pas beaucoup surpris en m’annonçant que ma rentrée y serait saluée par le canon des Invalides.

Je ne vous peindrai point les enchantements du retour. Il me semblait que j’avais des ailes, et qu’au lieu d’être emporté par la vapeur, je volais à travers l’espace. Le trajet fut une longue suite de rêves enivrés. Je me représentai la joie de Valentine, et aussi le doux prix qui m’attendait sans doute. En le méritant, j’avais perdu le droit de le solliciter; mais il ne m’était pas défendu d’en caresser secrètement l’espoir. J’avais d’autres pensées. Je me disais qu’il y a des orages féconds, des douleurs salutaires. Instruite et corrigée par les épreuves qu’elle venait de traverser, Valentine renoncerait aux vanités qui l’avaient conduite à deux doigts de sa perte. Elle comprendrait que la vie n’est pas une exhibition de toilettes. Déjà Trouville ne l’attirait plus, et je me voyais passant avec elle la saison d’été sur quelque plage solitaire de Bretagne ou de Normandie. Nous vivions comme deux pêcheurs. J’en étais là lorsque j’arrivai dans Paris. Encore tout couvert de la poussière du voyage, les traits défaits, les cheveux en broussailles, je courus droit à son hôtel. Je forçai la consigne, et, sans donner au valet de chambre le temps de m’annoncer, je me précipitai chez elle comme un ouragan. Elle était seule. A ma vue, elle poussa un cri d’étonnement qui touchait à l’effroi.—A qui en avez-vous? dit-elle; qu’est-ce qui vous amène dans un si bel état?

—Vous allez le savoir, m’écriai-je.—Et me voilà entassant sur une table à ouvrage en laque du Japon des liasses de billets de banque au fur et à mesure que je les tirais de mes poches. J’en tirais de partout; ma poitrine en était bardée. J’entassais, j’empilais, et encore, et toujours! Je ressemblais à la mère Gigogne: je ne tarissais pas.

Après que j’eus vidé mes coffres:—Vous étiez perdue, vous êtes sauvée, lui dis-je.

Et en peu de mots je racontai ce que j’avais fait. Elle demeura quelque temps interdite:—Vous avez fait cela! s’écria-t-elle enfin.

—Le beau miracle! repartis-je en riant; j’ai joué pour vous, et vous avez gagné. Je me suis fort diverti là-bas.

—Vous avez fait cela! vous avez fait cela! répétait-elle de plus en plus troublée. En vérité, je ne sais si je dois...

Elle n’acheva pas. La porte du salon s’ouvrit, on annonça le marquis de S... Par un bond de panthère, Valentine se jeta sur les billets amoncelés, et, les saisissant à poignées, les enfouit pêle-mêle dans le tiroir à fond de sac qu’elle avait ouvert et qu’elle referma sans négliger d’en ôter la clé.—Demain, chez vous... chez toi! me dit-elle à mi-voix.—En ce moment le marquis entrait.