Tout en exécutant ces variations brillantes sur un thème vieux comme le monde, je pressais dans mes bras son corps souple et charmant. Je baisais tour à tour son front et ses cheveux, je séchais sous le feu de mes lèvres la céleste rosée qui baignait son visage, je m’enivrais du parfum sans nom qui s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit de respirer une fois pour en être à jamais imprégné. J’entendais le chant des séraphins, le paradis s’entr’ouvrait devant moi, quand Valentine, se dégageant d’assez mauvaise grâce:—Laissez-moi, dit-elle, ces propos sont hors de saison. Vous m’avez fait beaucoup de chagrin l’autre soir, je vous ai trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que je n’eusse pas d’autres sujets de peine!—Cet aveu si touchant, parti du fond de l’âme, m’avait subitement dégrisé.—Ainsi, lui dis-je avec un peu d’amertume et de confusion, je n’étais pour rien dans votre désespoir? Ces larmes, que je recueillais précieusement comme des perles dans mon cœur, ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?—Puis, oubliant ma déconvenue pour ne penser qu’à sa détresse:—Eh bien, Valentine, quels autres sujets de peine avez-vous? Quels qu’ils soient, je veux les connaître.

—A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis perdue, et vous n’y pouvez rien.

—Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien! Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour, et n’est-il pas étrange que, aimée comme vous l’êtes, vous désespériez de la sorte? L’amour peut tout; ma vie vous appartient. Parlez, expliquez-vous. Le monde est rempli de lâchetés et de trahisons. De quoi s’agit-il? Quel danger vous menace? Que vous a-t-on fait?

Les questions se pressaient et se succédaient coup sur coup. Je fouillais jusque dans son passé pour tâcher d’y saisir le secret douloureux qu’elle s’obstinait à me taire.—Vous n’y pouvez rien! vous n’y pouvez rien! disait-elle.—Je priais, je suppliais; mon imagination s’enflammait à la pensée du rôle que j’étais appelé à remplir. J’échappais aux affadissements de la vie mondaine. Je respirais l’air des hautes régions pour lesquelles je me sentais né. J’abordais les entreprises chevaleresques, je me préparais aux grands sacrifices, aux poétiques dévouements que j’avais tant de fois rêvés. Valentine m’était rendue; malheureuse, elle se relevait à mes yeux et recouvrait tout son prestige. Elle n’était plus l’ombre légère que je poursuivais de salons en salons; c’était une âme atteinte et souffrante, l’âme que j’avais devinée, l’héroïne que j’avais pressentie lors de nos premières rencontres. La sauver à tout prix, lui servir d’appui, de refuge, mourir pour elle s’il en était besoin, telle était désormais mon ambition. Elle parut enfin touchée de ma tendresse; à bout de résistance, son cœur éclata, et voici, Monsieur, les confidences qui s’en échappèrent... Madame de R..., avant qu’il fût question de son voyage à Pise, devait à ses fournisseurs, couturier, modiste, parfumeur et lingère, quelques menues sommes dont l’addition donnait au total une bagatelle de cent soixante-quinze mille francs. Pour sortir de presse, elle avait, à l’insu de son mari, contracté un emprunt, et, pleine de confiance en la Providence, dont la bonté s’étend sur toute la nature, s’était reposée sur elle du soin de faire honneur à ses engagements. Or les engagements arrivaient à terme, le juif repoussait tout accommodement. Valentine se trouvait au dépourvu en présence de deux cent mille livres à rembourser, intérêts compris, et il ne semblait pas que la Providence témoignât beaucoup d’empressement à se déranger pour lui venir en aide. Le comte avait lui-même des affaires assez embarrassées, et je démêlais sans peine que cette maison si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients. Valentine, avec une candeur adorable, m’en dévoilait les plaies et les misères dans un réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements de son mari m’étaient présentés sous un jour peu clément. Lui seul était coupable; quant à l’insanité de ses propres dépenses, elle n’en avait pas conscience et n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais, bouche béante et complétement ahuri. J’avais offert ma vie, et en l’offrant j’étais sincère; mais deux cent mille francs, où les prendre?

—Je sens pour la première fois, lui dis-je enfin avec tristesse, toutes les amertumes de la pauvreté.

—Pensez-vous donc que, si vous étiez riche, je vous aurais choisi pour confident? répliqua-t-elle d’un air hautain.

L’heure n’était pas aux harangues. Après avoir réfléchi un instant:—Voyons, lui demandai-je, vous n’êtes pas au pied du mur? Vous avez devant vous quelques jours de répit?

—Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle.

—Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu qu’un pour sauver la France à Denain.

Je la quittai sur ces admirables paroles qui durent lui mettre martel en tête, car la pauvre enfant connaissait plus à fond les modes de son temps que l’histoire de son pays.