—Et vous les prendrez?...

—A Trouville.

—A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville que vous comptez aller!

—Sans doute. Où voulez-vous que j’aille! Dans la Sabine ou dans les défilés du Mont-Cassin? Et elle se mit à énumérer et à décrire les amours de costumes qu’elle emporterait avec elle. Le grand artiste s’était surpassé. Costumes du matin, costumes de l’après-midi, costumes du soir: il y en avait pour toutes les heures de la journée.

—Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au bord de la mer l’existence que vous menez ici?

—Au bord de la mer comme ici, je mène l’existence d’une femme de mon rang: quel mal y voyez-vous?

Poussé à bout par l’imperturbable assurance de son attitude et de ses réponses, je laissai se répandre en reproches amers toutes les humiliations qui depuis six semaines s’amassaient dans mon cœur. Se jouait-elle de moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé ce qui s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse de R... que j’avais tenue dans mes bras? N’avais-je possédé que son ombre? Tout cela était dit à voix basse, d’un ton agressif, avec le sourire sur les lèvres: on ne pouvait nous entendre, mais on pouvait nous observer.—Je ne sais pas ce que vous avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement émue d’une si vive attaque. Je n’ai pas cessé d’avoir pour vous une affection véritable. Je n’oublierai jamais que, si je ne suis pas morte d’ennui à Pise, c’est à vous que je le dois. J’ai fait tous mes efforts pour élever mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement ce qui était possible à Pise ne l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers le monde, envers mes proches, envers ma maison. J’aurai toujours grand plaisir à vous voir: de quoi vous plaignez-vous?

Nous étions enveloppés, pressés de toutes parts:—Madame, lui dis-je de l’air le plus gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé et n’aimerez jamais personne: vous n’avez ni cœur ni âme. Moi, je ne suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder plus longtemps du rôle d’amant honoraire. Souffrez donc que je vous dise un éternel adieu: je ne vous reverrai de ma vie.—Et je m’en allai.

Le croirez-vous? Au bout de quelques jours, j’étais la proie d’un incommensurable ennui. L’amour ne meurt pas fatalement avec les illusions qui l’ont fait naître; il vit encore par les racines longtemps après qu’il s’est découronné. Je m’étais promis de partir; je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre le pied dans le monde, j’y retournai avec l’espoir inavoué de retrouver madame de R... Le monde était désert, Valentine avait cessé de s’y montrer. Je la cherchai au bois, le bois s’était changé en une vaste solitude; Valentine n’y venait plus. Je m’informai discrètement à son hôtel; madame la comtesse vivait enfermée et ne recevait personne. Je me demandais avec une secrète complaisance si je n’étais pour rien dans ce brusque revirement. Un jour, je rôdais autour de sa demeure lorsque je rencontrai la femme de chambre qu’elle avait emmenée avec elle à Pise et qui avait été témoin de mon bonheur.—Ah! monsieur Jean, je ne sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis quelques jours elle ne fait que gémir et pleurer.—Bonne créature, que je l’aurais embrassée volontiers! Je n’en doutais pas, j’étais la cause de ces larmes. Je m’élançai sur les pas de la chambrière, et j’arrivai éperdu jusque dans le boudoir où se tenait ma chère désolée.

Moment plein de promesses! je ne puis y penser sans un frisson de volupté. Uniquement parée de sa beauté et n’ayant pour tout vêtement qu’un peignoir qui l’enveloppait comme un nuage de mousseline, elle était à demi couchée sur un divan de soie capitonnée, la tête renversée sur une pile de coussins, les cheveux en désordre, les paupières brûlées de larmes, la poitrine gonflée de soupirs. En m’apercevant, elle se souleva d’un air languissant et me regarda sans colère: de longs pleurs coulaient de ses yeux. J’embrassais ses genoux, je laissais déborder mon cœur.—Pardonnez-moi, disais-je d’une voix suppliante. J’ai été dur et cruel envers vous; mais fallait-il en croire un malheureux égaré par le désespoir et qui n’avait plus sa raison? J’étais fou. Ne pleurez pas. Vous savez bien que je vous aime! Dites que vous me pardonnez.—Je continuai quelque temps sur ce ton avec l’éloquence qui manque rarement à l’expression des sentiments sincères, et, sans me flatter, je doute que l’amour ait trouvé souvent des accents plus soumis et des notes plus tendres. Valentine pourtant se taisait, ses larmes ne tarissaient pas, et la situation commençait à devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai par une explosion de lyrisme endiablé:—Mais puisque je t’aime, mais puisque je t’adore, puisque tu es mon âme, mon unique trésor, mon seul bien, ma vie tout entière, pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la saisissant violemment dans mes bras. Oublie ce que j’ai pu te dire, vis dans le monde, puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de toutes les fêtes, reine par l’élégance aussi bien que par la beauté; tu n’entendras plus une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras plus un reproche dans mon regard. J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque, fatiguée de vains hommages, tu éprouveras le besoin de te reposer sur un cœur aimant et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et tu me verras à tes pieds.