Donc, un matin, je me rendais chez Jean. Son hôtel était situé dans une des rues encore assez désertes qui aboutissent à l’avenue des Champs-Élysées. L’habitation se composait d’un seul étage; le boulingrin qui s’étendait devant le perron, les massifs de verdure qui masquaient les écuries et les remises, lui donnaient un air de cottage. Un domestique en culotte courte et en habit à la française avait pris mon nom: quelques instants après, j’étais introduit dans un salon d’attente qui n’eût point déparé l’intérieur d’un palais. Œuvres d’art et tableaux de maîtres, tentures de damas de soie, tapis de Smyrne, émaux de la renaissance, vieilles faïences italiennes; une bougie brûlait à l’intention des fumeurs sur une table de marqueterie couverte de journaux, de brochures et de bulletins portant les derniers cours de la Bourse. Jean me suivait de près, je n’eus pas l’ennui de l’attendre longtemps; une porte s’ouvrit, et je le vis paraître.

Il vint à moi la main tendue, avec beaucoup d’aisance et de désinvolture, sans le moindre trouble apparent, comme si le luxe au milieu duquel je le surprenais eût été le prix avéré d’un travail glorieux ou honnête. Il commença par s’excuser de m’avoir si longtemps négligé.—Vous êtes tout excusé, lui dis-je. J’arrive de Bretagne, j’ai eu l’occasion d’y voir votre famille, et, comme vous ne m’avez jamais parlé de vos parents qu’avec amour et respect, je crois remplir un devoir en venant vous entretenir de l’état d’affliction où je les ai trouvés.

Je partis de là pour lui rendre compte du spectacle navrant dont j’avais été le témoin; mais lui, m’interrompant presque aussitôt:—De grâce, Monsieur, n’allez pas plus avant, me dit-il avec un grand calme et d’un ton d’urbanité parfaite. Je rends justice à vos intentions, mais je sais depuis longtemps tout ce que vous pensez avoir à m’apprendre, vous ne m’apprendriez absolument rien. C’est entendu, ma façon de vivre est pour tous les miens un sujet de trouble et de scandale. Mes frères me renient, ma mère pleure en secret sur moi, mon père ne me connaît plus. Parlons à cœur ouvert, je suis le désespoir et la honte de ma famille. Eh bien! Monsieur, soyez mon juge. Qu’ai-je fait pour provoquer cet appareil de deuil et ce déploiement de rigueurs, pour mériter de perdre l’affection des êtres qui m’aimaient et pour tomber si bas dans leur estime? J’aurais commis quelque grand crime que je ne serais pas traité plus durement. Est-ce ma faute, à moi, si mes parents, enfermés et murés dans le souvenir de leur jeunesse, ont vieilli sans s’apercevoir du travail qui s’accomplissait autour d’eux? Est-ce ma faute si, après avoir été élevé comme dans un cloître, bercé d’illusions, nourri de contes bleus et gorgé d’idéal, je me suis éveillé un beau matin en présence d’une société où il n’y avait de vrai que l’argent, et qui démentait par la fureur de ses convoitises toutes les croyances, toutes les rêveries dont on m’avait farci la cervelle? Est-ce ma faute enfin si, dans cette terre promise où j’arrivais la lèvre en feu et le cœur plein de flamme, je n’ai trouvé que des sources taries et des brasiers éteints? Je n’étais pas un saint. Las de courir après les chimères, de n’embrasser que des fantômes et de laisser un lambeau de ma chair dans chacun de ces embrassements, je me suis accoutumé peu à peu aux réalités. Ne pouvant prétendre à réformer le siècle, j’ai fini par me faire à ses mœurs et par endosser sa livrée; il m’a paru que, dans une société où l’argent était dieu, ne pas être riche serait une impiété. Le temps n’est plus du bien longuement et laborieusement amassé. Tout va vite aujourd’hui. On ne conquiert plus la fortune, on la surprend ou on la force. J’ai joué, je ne m’en défends pas: si c’est un cas pendable, voilà beaucoup de gens en l’air. J’avais l’audace et le sang-froid, le coup d’œil prompt et sûr, la décision rapide, tout m’a réussi: où est le mal? Je soutiens par le jeu l’état de maison que le jeu m’a donné: parmi les fortunes du jour, combien en comptez-vous qui puissent invoquer une autre origine et qui se maintiennent par une autre industrie? Si vous consultiez le carnet de mon agent de change, vous m’y verriez en nombreuse et bonne compagnie. Mes parents ont vécu des passions de leur époque: je vis des passions de la mienne. Quelle action cependant peut-on me reprocher? Me suis-je enrichi au détriment de l’honneur? Mon nom a-t-il servi d’enseigne à quelque entreprise douteuse? M’a-t-on surpris me glissant le soir dans quelque tripot clandestin? Je travaille en pleine lumière et vais partout tête levée. Si ma richesse est fille du hasard, je la légitime et l’anoblis par l’usage que je sais en faire. Je dépense en grand seigneur, et l’or qui passe par mes mains n’a pas le temps de les salir. Quant au monde dont je m’entoure, croyez-moi, de quelque nom qu’il vous plaise de l’appeler, il ne vaut ni plus ni moins que celui qui s’intitule modestement le meilleur monde. On peut sans risque ni péril se laisser choir de celui-ci dans celui-là: on ne tombe pas de bien haut. Que ma famille se rassure, les petites dames ne coûtent pas plus cher que les grandes: elles offrent cet avantage, qu’on sait tout de suite à quoi s’en tenir sur leur désintéressement. Avouons-le, ces diverses catégories de monde ne sont que nominales: au fond, elles n’existent pas. Plus ou moins grossiers, plus ou moins hypocrites, plus ou moins effrontés, les appétits sont partout les mêmes. Il n’y a plus d’âmes; c’est la matière qui nous mène. La société n’est plus qu’une immense bohème: d’un côté, la bohème crottée, haineuse, envieuse, qui aiguise ses dents et qui guette son heure; de l’autre, la bohème dorée, qui se dépêche de vivre et de jouir comme si elle se sentait emportée fatalement vers le cap des tempêtes, comme si chaque jour qui s’écoule n’était pas sûr du lendemain. Voilà, Monsieur, la vérité vraie: le reste n’est que songe et mensonge.

C’était une grande pitié d’entendre ce jeune homme exalter sa chute et glorifier sa déchéance. Je ne le quittais pas des yeux, et l’examen de sa personne ne démentait point son langage. Tout chez lui trahissait les habitudes de sa vie nouvelle. Les veilles, les excès, les émotions du jeu, avaient fané son teint, flétri ses tempes et dépouillé son front. Le regard, autrefois si doux et si limpide, prenait par instant le reflet bleuâtre et le dur éclat de l’acier. La précision du geste, le son métallique de la voix, le ton sec et cassant, l’assurance et l’aplomb que donne la richesse, faisaient de lui un des types accomplis du monde qu’il venait de peindre. Lorsqu’il était parti pour Pise, j’avais dit adieu à un poëte, je retrouvais un homme d’affaires.—Vous vous êtes complétement mépris, répliquai-je, sur la pensée qui m’a conduit auprès de vous. Je n’apportais ici ni plaintes ni sermons: vous n’aviez pas à vous défendre. Vous vivez comme il vous convient, je n’ai point qualité pour apprécier vos actes. Je crois seulement que vous ne vous faites pas une idée nette et claire de l’état d’affliction où votre famille est plongée: c’est mon devoir de vous en instruire. Souffrez donc que je reprenne les choses où je les ai laissées quand vous m’avez interrompu, car il faut que vous m’écoutiez. Je serai bref, et, ma tâche remplie, vous n’aurez d’autre juge que vous-même, je vous livrerai à vos réflexions.—Et, sans m’arrêter au geste d’impatience dont il n’avait pas été maître, j’entamai à nouveau le récit de ma visite chez ses parents. Je m’adressais, hélas! à une âme déjà bien endurcie. Tandis que je parlais, il allait et venait dans la chambre, tordant et mordant sa moustache, et je lisais dans sa pensée qu’il n’eût pas été fâché de voir surgir un incident qui m’aurait obligé de quitter la place. Quand j’en vins cependant à parler de sa mère, quand je la lui montrai usée par le chagrin, quand je lui rappelai qu’il avait été son enfant de prédilection, quand je lui affirmai qu’il l’était encore malgré ses fautes et ses égarements, je le vis par degré changer de maintien, ses traits se contractèrent, il se jeta sur le divan où j’étais assis, et prit sa tête entre ses mains. J’avais touché le point vulnérable, mais, pour y arriver, il m’avait fallu fouiller en plein roc, et dans son attendrissement même je sentais encore je ne sais quoi de farouche et de résistant.

Je le regardai quelque temps en silence, puis je l’attirai doucement vers moi.—Est-ce vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous qui m’aviez laissé voir une âme si haute et si fière? Vous n’êtes point la dupe des sophismes et des paradoxes que vous mettiez tout à l’heure en avant. Un groupe d’individus vivant aux crochets du hasard ne représente pas toute la société: vous vous noyez dans une mare et vous accusez l’océan. C’est ce que vous-même appeliez jadis une philosophie d’antichambre. Pour que vous en soyez venu là, il a dû se passer dans votre vie quelque chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. Eh bien! mon enfant, un poëte l’a dit, on se console en se plaignant, et parfois une parole nous a délivrés d’un remords. Au nom de la sympathie qui vous avait entraîné vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi le secret du mal que vous avez souffert. J’en connais déjà l’origine. Vos dernières lettres m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez alors. Vous aimiez madame de R... Vous êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? On vous a fait au cœur une blessure bien profonde, plus profonde que celle dont vous aviez failli mourir. S’il est trop tard pour la fermer, s’il ne m’est pas donné de pouvoir la guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, y porter une main amie?

Au nom de madame de R..., il avait tressailli: un sourire étrange effleura ses lèvres. Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la flamme de la bougie, puis, avec la familiarité du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise en point de Beauvais, et les bras appuyés sur le dossier, d’un air aussi dégagé que s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote de la veille:—Mon Dieu, Monsieur, s’il peut vous être agréable d’entendre raconter cette petite drôlerie, je veux bien vous la dire. Je doute, à ne vous rien celer, qu’elle réponde à votre attente. C’est une histoire toute simple, et qui n’a pas, au temps où nous sommes, le mérite de l’originalité; vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame de R...; je l’aimais d’un amour craintif et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que le faisait ma mère, à l’apparente frivolité de ses goûts; quelques soupirs mal étouffés, quelques réflexions inspirées par l’instabilité des affections humaines, m’avaient ouvert sur le passé de cette jeune femme des perspectives désolées. J’étais tout pénétré des premières lectures dont ma jeunesse avait été nourrie: je voyais en elle un cœur brisé et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour n’avait pas encore osé se déclarer, lorsque ma mère en surprit le secret. Elle n’eut plus dès lors qu’une pensée, m’arracher au danger qu’elle pressentait, et quitter Pise en m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances, je finis par céder à ses prières. J’étais de bonne foi. Madame de R... n’avait rien dit, rien fait pour encourager ma passion ni pour en provoquer l’aveu. En avait-elle seulement le soupçon? Je n’aurais pas voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au sentiment qui remplissait ma vie. L’annonce de mon prochain départ ne l’avait émue ni troublée; elle ne songeait pas plus à s’en étonner qu’à s’en plaindre. Il ne me déplaisait point d’aller ensevelir dans la retraite l’éternelle tristesse d’un amour malheureux: je partis sans esprit de retour. Cependant, à mesure que je m’éloignais, un flot de pensées tumultueuses montait à mon cerveau. Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais d’imbécillité. Une voix intérieure me criait que je laissais le bonheur derrière moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me reportant à l’heure des adieux, je me figurais que son dernier regard renfermait un reproche, que la dernière étreinte de sa main essayait de me retenir. A Livourne, au moment d’abandonner le pays où fleurit l’oranger, la terre où je l’avais connue, où je l’avais aimée, je sentis que le sacrifice était au-dessus de mes forces: je m’échappai des bras de ma mère et repris la route de Pise. A peine arrivé, je courus au palais qu’habitait madame de R..., je me jetai à ses genoux, je couvris ses mains de baisers et de larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée d’une passion si méritante, car je lui dois cette justice qu’elle ne tarda pas à m’en octroyer le prix.

Je ne le nie point, je connus d’heureux jours. En amour, aussi bien qu’en matière de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du culte importe peu; tout ce que l’on croit est vrai, il n’y a de vrai que ce que l’on croit. J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait chair, il palpitait sous mes caresses. Jamais lune de miel ne brilla d’un si doux éclat. Je vivais dans l’extase, je marchais sur les nuées, je goûtais dans leur plénitude les joies et les ivresses qui mettent l’homme au rang des dieux. L’heure était proche où j’allais reprendre ma place parmi les mortels. Le printemps s’annonçait à peine que déjà Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait impatiente de retourner en France. Je me disposais à l’accompagner; elle me fit entendre qu’elle avait vis-à-vis du monde des ménagements à garder. En même temps elle me conseillait, avec toute la tendresse imaginable, d’aller passer deux ou trois mois chez mes parents: nous devions tous les deux cette réparation à ma mère, elle insistait beaucoup là-dessus. J’étais inquiet sans savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise qui précède la fin du bonheur. La veille du départ, comme elle achevait ses préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire qui s’apprête à quitter le couvent:—Vous partez sans moi, vous partez! lui dis-je. Que vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends que de trop, nous ne nous verrons plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le vouliez bien, nous ne nous séparerions pas. Je sais qu’il y a dans la Sabine ou dans les gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées faites pour servir de refuge aux âmes que la société opprime ou méconnaît: c’est là que nous irions vivre tous deux, libres, ignorés, oubliés du monde qui n’est pas digne de vous posséder.—Toute séduisante qu’elle était, cette proposition n’obtint pas le succès que j’en espérais.—La Sabine! le Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous en reparlerons, me dit-elle.—Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre, aurait dû m’éclairer: l’impression douloureuse se dissipa dans l’attendrissement des adieux. Je rentrais en France quelques jours après elle; mais au lieu de me rendre en Bretagne, comme j’en avais l’intention, j’allai fatalement la rejoindre à Paris.

Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais de retour depuis près d’un mois, et il ne m’avait encore été permis de contempler ma divinité qu’à ses heures de réception, quand la cour et la ville faisaient cercle autour d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, un regard, un sourire, pour toute allusion au passé une pression de main furtive, tel était le régime frugal auquel je me trouvais soumis après tant de jours d’abondance. J’avais loué, dans un des quartiers les plus retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé au fond d’un jardin, où vainement j’attendais l’heure du berger: comme l’ours qui, pendant l’hiver, se nourrit de sa propre graisse, mon bonheur en était réduit à subsister de ses souvenirs. Dernière ressource, consolation suprême des amants en retrait d’emploi, j’écrivais des lettres que j’oserai qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, demeuraient sans réponse. Disons-le en passant, nous avons perdu l’habitude des entretiens épistolaires qui furent longtemps les délices d’une société aujourd’hui disparue. En général, les hommes n’écrivent plus que des lettres d’affaires, la furie du luxe a tué chez les femmes le goût et le génie de la correspondance. Valentine occupait avec son mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette âme opprimée n’obéissait qu’à ses caprices, ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, cette destinée flétrie dans sa fleur et que je m’étais donné pour tâche de réconcilier avec la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence comme dans son élément naturel. Je ne pouvais m’empêcher de reconnaître que, si madame de R... était en effet une victime de la société, la société traitait assez doucement ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait que l’entrevoir: c’était un homme de trente ans à peine, fatigué avant l’âge, d’un aspect élégant et froid, et qui laissait volontiers à sa femme toutes les libertés dont il usait largement pour lui-même. Ils menaient grand train chacun de son côté, et vivaient sous le même toit à peu près étrangers l’un à l’autre. Voilà l’intérieur que je me plaisais à remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées domestiques. Toutes mes idées étaient renversées. L’ange de Pise se dérobait et m’échappait par tous les bouts, et chaque fois que j’essayais de le ressaisir, les plumes de ses ailes me restaient dans la main. La résignation n’était pas mon fait. Irrité par les obstacles et les difficultés qu’il rencontrait à chaque pas, mon amour prenait de jour en jour un caractère plus tenace et plus âpre. Cet amour, né dans mon cerveau, avait envahi tout mon être; l’image des voluptés perdues obsédait mon cœur et mes sens. Bien que déchu de son prestige, l’objet était encore d’assez haut prix pour mériter d’être disputé; comme Henri IV, je me mis en campagne pour reconquérir mon royaume. Tous les jours, aux mêmes heures, je battais à cheval les allées du bois, et j’avais parfois la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine nonchalamment assise sur les coussins de sa voiture et distribuant autour du lac sourires et saluts familiers. Je me reportais aux longues promenades que nous faisions ensemble, par les après-midi silencieuses, sur les bords de l’Arno ou sous les chênes verts des Cascines; mes réflexions étaient amères. J’avais noué des relations qui m’ouvraient la société parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient de se prolonger jusqu’à l’été; c’est au milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé d’échanger quelques paroles avec elle. Je la suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin je pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête enlevé d’assaut et dont les instants étaient comptés, j’osais me plaindre à mots voilés et lui rappeler discrètement ce qu’elle semblait avoir oublié, elle avait avec moi des ingénuités d’enfant ou des étonnements de vierge qui coupaient court à tout et me désarçonnaient. J’étais bientôt obligé de céder la place, et je m’éloignais la rage dans le cœur, ne sachant ce que je devais admirer le plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La splendeur de ses toilettes toujours nouvelles, l’inaltérable sérénité de ses traits, sa beauté de statue et ses airs de vestale achevaient de m’exaspérer; il y avait des moments où je sentais s’allumer en moi des appétits de fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux, et je n’aurais pu dire ni de qui ni de quoi. Également indifférente à tous les hommages, elle avait la froideur du marbre, de même qu’elle en avait la blancheur; ma jalousie s’agitait et se consumait dans le vide. J’avais été vingt fois sur le point de me retirer: l’orgueil m’y poussait et me retenait tour à tour. Il me restait un espoir auquel je m’accrochais comme à une dernière branche. Le monde élégant allait se disperser: rendue à elle-même, Valentine me reviendrait peut-être, et j’entrevoyais d’heureux jours.

Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans une de ces fêtes présidées avec tant de grâce, et qui réunissaient toutes les étoiles de première grandeur, je profitai d’un moment où le vide s’était fait autour d’elle, je la saisis, pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une embrasure, et tout d’abord je m’informai de ses projets.—Voici l’été, vous ne le passerez pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous faire?

—Ce que je fais tous les ans, dit-elle. Les bains de mer me sont ordonnés...