—Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne nous reste plus que deux fils, ils sont tous les deux devant vous. Nous ne parlons jamais de celui que nous avons perdu.
Je demeurai un instant comme anéanti. Jean était mort... mais non! L’attitude de M. de Thommeray, sa voix, son geste, son langage, n’étaient pas d’un père qui a eu l’affreux malheur d’ensevelir un de ses enfants. S’il était vrai que Jean fût mort, ma présence inattendue aurait provoqué chez la mère une explosion de désespoir ou une crise d’attendrissement plutôt qu’un mouvement d’ardente curiosité. Je l’avais assistée au chevet de son fils, j’avais partagé ses angoisses; elle n’eût pas été maîtresse de son émotion, elle se serait jetée dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais fait toutes ces réflexions en moins de temps qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean vivait, et pourtant il n’avait plus sa place au foyer dont il était naguère la parure et la joie. Je ne savais que m’imaginer ni que dire. Mon regard allait de l’un à l’autre et ne rencontrait que des visages consternés. M. de Thommeray seul se tenait impassible; mais ses lèvres, violemment crispées, trahissaient l’effort d’une douleur hautaine qui se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais à prendre congé, lorsqu’une porte du fond s’ouvrit à deux battants, et une servante parut sur le seuil: les plus dures afflictions de l’âme ne changent ni les habitudes ni les conditions de la vie, et tous les jours, aux mêmes heures, on se met à table, si malheureux qu’on soit.—Vous dînez avec nous? dit madame de Thommeray qui s’était emparée de mon bras. Et, comme je cherchais à m’excuser:—Par pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne partez pas avant que j’aie pu vous parler.—Je ne résistai plus et me laissai conduire.
Malgré ces préliminaires, les choses se passèrent moins tristement que je n’aurais pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne manqua pas de cordialité. Les cœurs et les esprits s’étaient détendus peu à peu. Remis de la gêne que leur avait causée ma visite inopportune, mes hôtes n’avaient pas tardé à comprendre que je n’étais pas, moi non plus, sur un lit de roses, et, avec un tact dont je leur sus gré, tous à l’envi s’efforçaient de me faire oublier ce qu’il y avait dans ma position de pénible et d’embarrassé. Chacun y mit du sien. Tous me traitaient comme un ami qui eût été attendu. Madame de Thommeray n’était plus la belle Irlandaise, telle encore que je l’avais vue à Paris. Les dernières années qui venaient de s’écouler avaient éteint ce qui restait en elle d’éclat et de beauté; mais elle était toujours la belle âme que j’avais été à même d’apprécier. L’honneur de sa vie pouvait se résumer en quelques mots: elle avait été l’unique amour d’un honnête homme qu’elle avait uniquement aimé. Cela dit tout, et n’est point banal. Les deux fils, deux colosses, sans avoir aucune des grâces de leur jeune frère, n’étaient pas cependant dépourvus de tout charme: ils avaient celui de la douceur unie à la force. J’étais frappé surtout de la déférence et du respect qu’ils témoignaient à leurs parents jusque dans les plus petites choses: ces habitudes de soumission, qui tendent de plus en plus à se perdre dans les familles, avaient un caractère particulièrement touchant chez de jeunes hommes qui semblaient faits pour commander. Leur esprit était sans apprêt, je dirais presque sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments n’en ressortait que mieux, et ils parlaient avec un grand sens de tout ce qui se rattachait à leurs occupations journalières. Quant à M. de Thommeray, il y avait un terrain sur lequel nous devions nécessairement nous entendre. Nous étions du même âge. Étudiant à Paris en même temps que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection des lettres, aux fêtes de la renaissance; nos deux jeunesses s’étaient épanouies à la même heure, dans les mêmes clartés. En rapprochant nos souvenirs, il se trouvait que nous avions vécu côte à côte, et que plus d’une fois nous avions dû nous coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi, un sujet d’étonnement que nous fussions restés étrangers l’un à l’autre, que sa main et la mienne ne se fussent point rencontrées. Nous avions bu aux mêmes sources, ressenti les mêmes ivresses; mais le passé dont il faisait jadis ses plus chères délices, dans lequel il s’était si longtemps confiné, ne lui disait plus rien: il n’en parlait qu’avec tristesse. Il avait vieilli doucement en présence d’un splendide décor qu’il prenait pour la réalité, et voilà qu’un orage venu sur le tard avait tout emporté; comme le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et son champ dévasté, il contemplait d’un œil morne l’édifice de toute sa vie foudroyé et réduit en poudre. Il y avait des moments où, en dépit des efforts communs, la conversation tombait tout à coup et s’éteignait comme un feu de chaume. Il se faisait alors un long silence, plus lourd, plus accablant que le vent du Sahara. Chacun de nous pensait à Jean, les yeux de la mère le cherchaient à sa place vide, et le nom qu’il était interdit de prononcer, que nul ne prononçait, ce nom proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait toutes les poitrines.
A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme campagnard allait avec ses fils surveiller la rentrée des récoltes, madame de Thommeray, restée seule avec moi, m’entraînait au jardin. L’après-midi avait été brûlante. La soirée était chaude encore; derniers souffles embrasés du jour, de pâles éclairs blanchissaient l’horizon. A peine avions-nous fait quelques pas le long des charmilles, qu’elle se laissait tomber sur un banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle venait de s’imposer, elle donna un libre cours aux larmes qui l’étouffaient. Je m’étais assis auprès d’elle, et je tenais ses mains dans les miennes. Je me taisais: il y a des douleurs qu’on n’ose pas interroger.—Ainsi, dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous ne savez rien de sa vie? Vous ne savez rien, vous n’êtes au courant de rien? Quand vous êtes entré, je me suis imaginée, en vous apercevant, que vous veniez me parler de lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses nouvelles.
—Je venais en chercher, Madame. Je me réjouissais à la pensée de le trouver ici, heureux dans sa famille heureuse. Je ne sais rien, je ne suis au courant de rien. La dernière lettre que j’ai reçue de lui était datée de Pise, et depuis...
—Ah! fatal séjour! ville à jamais maudite! s’écria-t-elle avec un geste de désespoir; c’est là qu’on me l’a pris, c’est là qu’on m’a ravi mon enfant.—Et d’une voix fiévreuse elle se mit à raconter ce que je savais déjà, tout ce que j’ignorais encore, la rencontre qu’elle avait faite à Pise, ses relations avec madame de R..., la passion de Jean qu’elle n’avait pas su prévoir, le trouble et le remords dont elle avait été saisie en voyant clair dans le cœur de son fils.—J’étais sans défiance, rien ne m’avait avertie du danger. Cette jeune femme semblait aussi peu faite pour inspirer la passion que pour la ressentir. Nulle exaltation dans les idées, l’imagination la plus calme, un cœur parfaitement rassis, avec cela un esprit ingénu, une âme vide et sans détours, étalant naïvement sa nudité, trop satisfaite d’elle-même pour recourir à des vertus d’emprunt, enfin beaucoup d’assurance, et pas l’ombre de coquetterie: elle ne se donnait pas même la peine de chercher à plaire. Il n’était pas jusqu’au caractère de sa jolie figure qui ne contribuât à ma sécurité: il y manquait l’étincelle divine, la flamme de l’intelligence. Je ne voyais ses traits s’animer, ses beaux yeux prendre feu que lorsqu’elle entamait le récit des fêtes mondaines qui avaient été jusque-là l’unique occupation de sa vie, et qui représentaient pour elle le seul côté sérieux de la destinée. Elle n’avait pas d’enfants, s’applaudissait de n’en point avoir, et parlait de son mari juste assez pour rappeler de temps en temps qu’elle était mariée. Les arts et la nature l’intéressaient médiocrement; quelques journaux de mode, qu’elle se faisait adresser de Paris, composaient toutes ses lectures. Je l’observais avec curiosité; elle était pour moi un sujet d’étude. Ce qui me frappait surtout chez elle, c’était l’amour de la toilette et le génie de l’ajustement. Elle avait fait de la parure une espèce de culte qu’elle rendait à sa beauté. Peu lui importait le public; elle se parait pour se parer, pour sa propre satisfaction et son agrément personnel. Quoique souffrante et résignée à passer dans la retraite le temps de son exil, elle était arrivée avec toute une cargaison de caisses à chiffons, absolument comme s’il s’agissait de passer l’hiver à la cour. Je me souviens qu’un soir je la trouvai chez elle en toilette de bal. Toutes les bougies étaient allumées; elle était seule et n’attendait personne. Parfois, à la veillée, dans le petit appartement que j’occupais à la locanda, tandis que je travaillais sous le bec d’une lampe de cuivre, elle entrait tout à coup comme un tourbillon, habillée tantôt en espagnole, tantôt en bohémienne, tantôt en marquise de Pompadour, éblouissante dans tous ces costumes, qui étaient autant de souvenirs des derniers bals auxquels elle avait assisté et qu’elle me décrivait dans leurs plus minutieux détails. Elle n’était pas futile, elle était la futilité. Eh bien! Monsieur, Jean l’adorait. Il avait découvert dans ce joli néant une victime de la société, un cœur dépareillé, une âme incomprise. Il devinait des trésors de mélancolie dans le mortel ennui qui la consumait. Ces apparences de frivolité n’étaient que le déguisement d’une douleur qui cherche à s’étourdir; il pressentait sous la grâce de ces mensonges des abîmes sans fond de passion contenue, de tendresse et de poésie. Que sais-je encore? C’était la femme de ses rêves! Vous jugez cependant quel effroi fut le mien dès que j’ouvris les yeux. Madame de R... eût été libre que je n’aurais pas vu sans frémir mon fils se jeter tête baissée dans une semblable aventure. De toute façon, ma place n’était plus à Pise. A force de prières et de remontrances, j’avais amené Jean à partir avec moi. Nous partîmes ensemble, et même à présent je veux croire qu’il était sincère dans sa résolution de me suivre. Je m’en allais triomphante et heureuse de le sauver encore une fois; mais à Livourne, au moment de quitter l’hôtel pour nous rendre au bateau, il ne se contint plus, sa passion éclata en cris de révolte. Était-ce lui, Jean, mon dernier-né, que j’avais en secret préféré aux deux autres, était-ce lui qui me sacrifiait, moi, sa mère, à qui et à quoi, juste Dieu! Tout ce que je pus dire fut inutile: il résista même à mes larmes. Je continuai seule mon voyage, je rentrai seule dans la maison qui ne devait plus le revoir.
Elle s’interrompit un instant, et ses pleurs recommencèrent de couler.—Ce qu’est devenue cette liaison, comment elle a vécu, comment elle a fini, je ne puis vous l’apprendre. Je sais seulement que mon fils y a laissé jusqu’à la fierté de son âme. Il n’existe plus, le jeune homme que vous avez connu. Ah! malheureux enfant, combien sa chute fut rapide! Il quittait Pise vers la fin de l’hiver et rentrait dans Paris. Il devait n’y séjourner qu’une semaine; des mois s’écoulèrent, et nous l’attendions encore. J’avais tout dit à mon mari. L’un et l’autre nous avons vieilli dans la foi de notre jeunesse; nous nous étions toujours figuré que l’amour, le premier des biens, était assez riche de ses joies et de ses douleurs pour pouvoir se suffire à lui même: Jean se chargea du soin de nous désabuser. Madame de R... l’entraînait dans un courant où notre avoir ne lui permettait pas de la suivre. Nous l’avions trop aimé; à la première résistance un peu sérieuse, il se cabra et mordit le frein. Aux objurgations de son père, il répondait avec aigreur; les remontrances de ses frères ne faisaient que l’irriter; mes plaintes le touchaient à peine. Je lui envoyais en secret tout ce dont je pouvais disposer; nous étions épuisés, à bout de sacrifices. Un jour enfin il poussa vers nous tous un cri d’effarement, le cri d’une âme où la vie se brise: il renonçait à reprendre sa place au milieu de nous, et, dans un adieu suprême, il demandait qu’on lui pardonnât. Reviens, reviens! s’écria la famille éplorée. Oui, nous te pardonnons. Reviens, mon fils! Reviens, mon frère! La maison qui te pleure s’ouvrira pour te recevoir, et nous fêterons, nous aussi, le retour de l’enfant prodigue. Ainsi nous le rappelions tous, et pourtant il ne revint pas. Le lien fatal semblait rompu; quel autre charme pouvait le retenir? Il avait mis fin à ses exigences et parlait vaguement d’un long travail qu’il avait entrepris; il remettait de mois en mois, et nous l’attendions toujours. C’est là, Monsieur, qu’en étaient les choses. Il n’écrivait qu’à longs intervalles; il y avait dans le ton de ses lettres je ne sais quoi de sec et de banal qui me glaçait le cœur. Nous ne vivions plus; une sourde inquiétude nous minait lentement. Nos deux aînés allaient partir pour s’enquérir de sa situation et tenter auprès de lui un dernier effort, quand tout à coup de sinistres rumeurs, qui depuis quelque temps couraient dans le pays, pénétrèrent jusque sous notre toit. Ce fut le curé du village qui, le premier, nous donna l’alarme. Il avait vu grandir nos enfants; il était le confident, le consolateur de nos peines. On disait, on affirmait tout haut que Jean de Thommeray, notre fils, traînait son nom dans un monde où ne se fourvoient ni les esprits droits ni les cœurs honnêtes, qu’il passait à Paris pour un des princes de la jeunesse désœuvrée, qu’il avait un hôtel, qu’il avait des chevaux, que le jeu fournissait à ce luxe éhonté. Le ciel s’écroulait sur nos têtes. Ce n’était plus aux frères de partir, mais au père. Il revint au bout de quelques jours: ses cheveux avaient achevé de blanchir. Je le vois encore rentrant dans sa demeure, où dix générations successives avaient conservé intact le culte de l’antique vertu, où pas un n’avait failli, où de tout temps la bonne renommée avait tenu lieu de richesse. Il vint à moi et me dit: Femme, il ne nous reste plus que deux fils. Ce fut tout. Je n’appris que plus tard ce qui s’était passé. Comme il allait franchir le seuil de l’hôtel où Jean nous avait laissé croire qu’il s’était logé modestement, un break attelé de quatre chevaux, sortait à grand fracas de la cour. Deux laquais poudrés et galonnés occupaient le siége de derrière; Jean conduisait lui-même l’attelage: assise auprès de lui, une créature insolemment parée répandait jusque sur les roues les vastes plis de sa robe flottante. Après avoir vu l’étalage de notre honte s’éloigner et se perdre dans l’avenue des Champs-Élysées, M. de Thommeray avait remis sa carte à un valet de pied, et il était reparti le jour même. Vous savez le reste. Toutes relations ont cessé entre nous et le fils indigne; nos serviteurs ont ordre de ne plus prononcer son nom. Eh bien! tout indigne qu’il est, je ne puis pas l’arracher de mon cœur; je suis sa mère, il est mon enfant. On a été trop dur, on ne s’est pas souvenu des paroles du Christ, on a manqué de charité. Pour le relever, il ne fallait peut-être que lui tendre la main: le farouche honneur, l’implacable orgueil ne l’ont pas voulu. Vous irez le trouver, Monsieur. Vous me le promettez? poursuivit-elle d’une voix suppliante. Ne le heurtez point, cherchez plutôt à l’attendrir. Vous connaissez la vie qu’il nous a faite: elle était hier, elle sera demain ce qu’elle est aujourd’hui. Racontez-lui ce que vous avez vu, mettez sous ses yeux le tableau de notre intérieur désolé. Il n’est pas méchant; dites-lui que je l’aime encore, et, si déchu qu’il vous paraisse, ne l’abandonnez pas, allez à lui sans vous lasser. Le mal, comme le bien, a ses heures de défaillance; pour sauver une âme en détresse, pour la ramener au rivage, il suffit parfois du brin d’herbe que la colombe jette à la fourmi qui se noie. Enfin, Monsieur, vous m’écrirez; ne me cachez rien, mais parlez-moi de lui; que je sache qu’il vit, que je le sente vivre, dussé-je achever d’en mourir!
Je m’attendais à des révélations douloureuses, et pourtant, je l’avoue, ces confidences dépassaient toutes mes prévisions. Était-ce bien de Jean qu’il s’agissait? Par quelle pente, par quels degrés ce jeune homme était-il descendu des hauteurs où je l’avais laissé? Quel choc imprévu avait pu le jeter dans les bas-fonds d’un monde dont le contact seul eût révolté jadis tous ses instincts? Sans avoir là-dessus aucune donnée certaine, madame de Thommeray, avertie par l’instinct maternel, le plus sûr des instincts, attribuait à madame de R... la chute de son fils. Que la jolie comtesse y fût pour quelque chose, je n’étais pas moi-même éloigné de le croire; mais que cette bulle de savon eût pesé d’un tel poids sur une destinée, que cette folle brise eût déraciné l’espoir d’une famille, démantelé l’honneur d’une maison, voilà ce qui ne s’expliquait pas. Ma raison s’y perdait. Il se faisait tard. Nous avions rejoint M. de Thommeray au salon; je serrai la main de mes hôtes, trop généreux pour chercher à me retenir, et je m’éloignai pénétré de tristesse, en repassant dans mon esprit tout ce que je venais de voir et d’entendre.
De retour à Paris, je pensai à m’acquitter sans retard de la mission qui m’était confiée; mais, avant d’agir, je désirais savoir au juste quelles étaient les habitudes de Jean et quelle existence il menait. Malgré tout ce qui avait frappé mes yeux et mes oreilles, j’hésitais à croire le mal aussi profond que je l’avais jugé d’abord sous l’influence du milieu austère où je venais de passer quelques heures: je tenais à m’assurer si M. et Madame de Thommeray ne s’exagéraient pas involontairement la portée des écarts de leur fils. Quoique étranger au monde des affaires, j’y comptais pourtant des amis: les renseignements que j’obtins ne me laissèrent malheureusement aucun doute. Tout était vrai et au grand jour: Jean ne cachait rien de sa vie. Il ne faudrait pas pourtant s’imaginer qu’on ne parlât de lui qu’avec mépris; nous avons des trésors d’indulgence pour la corruption élégante et prospère. Ses coups de bourse, son bonheur au jeu, lui valaient sur la place moins de contempteurs que d’envieux, et, tandis que sa famille le rejetait, il y en avait plus d’une qui l’eût adopté volontiers. Du reste, l’opinion de ses contemporains lui était fort indifférente; le vice avait rarement affiché de si vertes allures. Il vivait publiquement avec une sorte de créature que ses aptitudes et sa dextérité à dévorer les fils de famille avaient rendue célèbre sur le turf parisien. Fiametta était son nom de guerre; son nom de paix, nul ne l’a jamais su. L’histoire de leur rencontre ne mériterait pas d’être rapportée, si l’on ne pouvait y voir un trait des mœurs du temps. Un dimanche, en plein soleil d’été, la Fiametta traversait seule le jardin du Palais-Royal. La hardiesse de sa démarche, le carmin de ses lèvres, le caractère de sa beauté, qu’accentuait encore l’éclat de sa toilette, auraient suffi pour attirer tous les regards; mais ce qui la signalait surtout à la curiosité des promeneurs, c’était la masse énorme de cheveux roulés dans un filet de soie qui tombait du sommet de la tête jusqu’au milieu du dos, et qu’elle portait littéralement comme une hotte. Jamais la folie du cheveu n’avait été poussée si loin. L’extravagance de ce luxe d’emprunt avait mis le public en gaieté, et, la donzelle n’ayant dans sa personne rien qui commandât le respect, un instant vint où elle se trouva enfermée dans un cercle de quolibets. Chacun disait son mot, les femmes s’en mêlaient. D’honnêtes bourgeoises, à qui les appointements de leurs maris ne permettaient qu’un modeste chignon plat comme une galette, criaient au scandale, et se vengeaient ainsi des rigueurs de la destinée. Elle cependant, l’air hautain et superbe, demeurait impassible au milieu de la foule qui grossissait. L’arrogance de son attitude ne faisait qu’exciter la verve des assistants, quand tout à coup, sous le feu croisé des rires gouailleurs et des malins propos, elle enleva d’un tour de main le filet où la masse de cheveux était emprisonnée, et toute sa chevelure, entraînée par son propre poids, se déroula en larges nappes et l’enveloppa comme un manteau. Les rires avaient cessé, un cri d’étonnement sortit de toutes les poitrines. Jean, qui passait par là, avait été témoin de cette scène. Il s’approcha gracieusement de la belle qu’il voyait pour la première fois, et que son triomphe échevelé ne laissait pas d’embarrasser un peu.—Madame, lui dit-il du ton le plus courtois, ma voiture est à deux pas d’ici, et, si vous le permettez, j’aurai l’honneur de vous y conduire.—Sans hésiter, elle avait accepté le bras de Jean, et, à partir de ce jour, ils ne s’étaient plus quittés.
Attractions du ruisseau! éternelle puissance de la putréfaction morale! cette fille, d’une beauté douteuse et d’un âge incertain, aussi dénuée de cœur que pourvue de cheveux, exerçait sur Jean un empire absolu. Il se montrait partout avec elle, au bois, aux courses, au théâtre; c’est elle qui tenait sa maison, elle y était maîtresse et souveraine. On peut d’après cela se former une idée de la société qu’il recevait chez lui: femmes déclassées, gens de bourse, auteurs peu considérables, journalistes peu considérés, petits gentilshommes à bout de patrimoine, et qui, sans emploi ni ressources avouables, faisaient grande chère et beau feu, tels étaient les commensaux habituels de la place où je me préparais à pénétrer. La démarche était scabreuse, je n’en espérais aucun résultat. Je n’avais rien de ce qu’il faut pour travailler fructueusement à la conversion des pécheurs; mais, outre que j’obéissais à madame de Thommeray, je ne pouvais me défendre d’un mouvement de compassion pour ce jeune homme qui m’avait été cher et que j’avais connu si aimable. Il y avait dans le déraillement de sa destinée un mystère qui m’attirait. J’éprouvais l’impérieux besoin d’interroger le gouffre qui l’avait englouti: je voulais lui donner jusque dans son abaissement, à défaut d’estime, un témoignage d’intérêt.