Cette âpreté de langage ne me déplaisait pas; j’aimais la saveur de ce fruit encore vert. J’avais craint un instant que l’affaire ne tournât au tragique et ne se terminât sur le pré; heureusement il n’en fut pas question. Jean s’était apaisé; son regard s’était adouci. Je profitai du tour qu’avait pris l’entretien pour toucher à quelques vérités que m’avaient enseignées l’expérience et la réflexion. Je n’étais ni le détracteur ni le courtisan du temps où nous vivions; je savais que le fond de l’humanité varie peu, que les passions ne changent guère, qu’en dehors des grandes commotions qui renouvellent de loin en loin les conditions de l’atmosphère, le bien et le mal, le bon grain et l’ivraie, les rayons et les ombres se retrouvent à toutes les périodes presque dans la même mesure et dans les mêmes proportions. Les époques les plus fécondes avaient leurs tares et leurs plaies cachées, les plus déshéritées leurs perfections et leurs vertus secrètes; il y avait place dans toutes pour le travail et le talent, pour le dévouement et le sacrifice, pour les bonnes actions et pour les belles œuvres. Jean écoutait d’un air résigné, répliquait sans trop d’amertume, mais paraissait peu désireux de pousser plus avant ses excursions à travers le monde. Il en avait assez, et se tenait pour satisfait. Déjà la gloire ne le tentait plus; déjà la poésie se mourait en lui. La muse qu’il avait rencontrée un matin dans la lande embaumée refusait désormais de le suivre; ses pieds délicats étaient en sang, les premiers grêlons de la réalité avaient meurtri son sein et brisé ses deux ailes. Il avait cherché l’amour, et n’en avait pas même trouvé les apparences. Il me parlait de sa famille avec une tendresse émue, et je me sentais porté vers ce jeune homme que je voyais pour la seconde fois par quelque chose de semblable à l’affection que j’avais pour mon fils. La journée était avancée. Je le retins à dîner, et l’accompagnai le soir jusqu’à la gare de Bellevue. J’étais avec lui, sur le quai. Au moment de nous séparer:—Il peut se faire, me dit Jean, que je reste longtemps sans vous voir, il est même possible que je ne vous revoie jamais. Je compte voyager, et, de retour en France, me retirer chez mes parents. Conservez de moi un bon souvenir: je n’oublierai pas l’accueil que j’ai reçu de vous.
Là-dessus, il m’embrassa et se jeta dans un wagon. La vapeur siffla, et le train partit.
Ce brusque adieu, cet élan de tendresse, m’avaient donné à réfléchir: je m’en allai pensif et fort troublé. La nuit me sembla longue. Dès le grand matin j’accourais chez Jean: il était déjà sorti. Le domestique n’était instruit de rien: son maître ne pouvait tarder à rentrer, et il m’engageait à l’attendre; je me laissai mener au salon. L’aspect seul de cette pièce aurait suffi pour justifier mes appréhensions. Tout y dénonçait les préoccupations de l’homme qui se dispose à jouer sa vie dans une partie sérieuse. Un monceau de papiers récemment brûlés obstruait l’âtre. Les bougies consumées jusqu’au ras du cristal témoignaient d’une veille obstinée. Sur le marbre de la cheminée, plusieurs lettres sous pli fermé, destinées à la poste; des factures acquittées, quelques autres qui ne l’étaient pas: à chacune de celles-ci était jointe la somme due. On devinait que Jean ne s’était pas déshabillé, le divan avait servi de lit de repos; un médaillon où s’encadrait un portrait en miniature, celui de sa mère qu’il avait eue présente jusqu’au dernier moment, était resté sur un des coussins. Le doute n’était plus permis, Jean était sorti pour aller se battre. J’attendis longtemps. Les heures se traînaient; je comptais les minutes. Je m’asseyais, je me levais, je ne tenais pas à la même place; tantôt j’errais de chambre en chambre, prêtant l’oreille aux bruits du dehors; tantôt, penché sur le balcon, je plongeais dans la rue un regard avide. Il faisait une brume épaisse, je ne distinguais que des ombres. De temps en temps, le domestique, un plumeau à la main, traversait la pièce où j’étais; sa figure souriante, bêtement épanouie, m’inspirait un désir immodéré de lui sauter à la gorge et de le jeter par la fenêtre. Je venais d’ouvrir un livre, je m’efforçais d’en lire une page, lorsque je crus entendre le roulement d’une voiture sous le vestibule. Quelques instants après une sourde rumeur montait dans l’escalier. J’étais déjà sur le palier, et j’aperçus Jean qui gravissait péniblement les dernières marches, soutenu par ses deux témoins et la pâleur de la mort sur la face. Un troisième personnage dirigeait avec autorité les mouvements de l’ascension funèbre: c’était un élève interne du Val-de-Grâce qui avait assisté au combat et fait sur le terrain le premier pansement.—Ce n’est rien, dit Jean d’une voix éteinte en faisant un effort pour me tendre sa main blanche comme l’ivoire: une piqûre d’aiguille.—A peine achevait-il ces mots qu’une mousse rosée teignit ses lèvres, et il s’affaissa sans connaissance entre les bras qui le soutenaient.
La blessure était grave: l’épée avait atteint le poumon. Toutes les mesures à prendre, je les pris. J’adressai sur l’heure une dépêche au fils aîné de M. de Thommeray, et ne quittai Jean qu’après avoir vu sa mère et son frère installés tous deux à son chevet. L’affaire avait fait du bruit, j’en ignorais certains détails; je les appris par un journal du monde élégant. Dans la soirée du jour où le fatal article avait paru, Jean s’était rendu au théâtre des Variétés, où l’on représentait une pièce nouvelle; il comptait y trouver ce qu’il cherchait. En effet, pendant un entr’acte, il avait aperçu au foyer le seigneur qui l’habillait si galamment; il était allé droit à lui, et, de son gant qu’il tenait à la main, l’avait touché par deux fois au visage. Je savais la suite. Le plaisant de l’aventure fut qu’il sortit de là avec une réputation de noblereau et un sobriquet ridicule; on a dit longtemps Thommeray le Huron, de même que Scipion l’Africain. Durant une semaine ou deux, il côtoya les sombres bords: la jeunesse, la science, l’amour et les soins maternels le ramenèrent à la vie. La guérison fut prompte, et vers le milieu de novembre il partait avec sa mère pour aller passer l’hiver à Pise.
Jean avait promis de m’écrire: il tint sa promesse. Rien de plus aimable que l’accent de ses lettres. Comme chez tous les convalescents, un mystérieux travail d’apaisement s’était accompli dans son cœur. Il plaisantait avec enjouement sur la campagne qu’il venait de faire et ne s’autorisait pas de ses espérances trahies pour insulter à l’humanité tout entière. Il ne prétendait point connaître à fond le monde; il ne le jugeait pas sur l’échantillon qui avait passé sous ses yeux. Toutefois ce qu’il en avait vu l’effrayait, et il persistait dans sa résolution de n’y rentrer jamais. La santé de l’âme n’était pas plus assurée que la santé du corps; plus d’une fois, dans le milieu malsain qu’il n’avait fait pourtant que traverser, il avait senti des fumées grossières monter à son cerveau. Qui pouvait se croire à l’épreuve de la contagion? De plus forts que lui avaient succombé; il s’arrêtait à temps sur la pente qui mène aux abîmes. Revenu de toute ambition, il se rappelait les bruyères natales et n’aspirait qu’à retourner dans le domaine de son père: des idylles sans fin! Il aimait aussi à me parler de Pise. Je revoyais la ville aux ponts de marbre, aux palais silencieux, aux larges quais déserts. Il jouissait avec délices du ciel clément, des chaudes après-midi, de l’air gras et pur qu’il buvait à longs traits comme le lait fumant des vaches de Bretagne. Il vivait et se laissait vivre.
Cependant, au bout d’un mois à peine, un intérêt nouveau se glissait dans sa vie. Il y avait à Pise une jeune femme venue, comme lui, pour y passer l’hiver et rétablir sa santé chancelante. Elle était d’une beauté rare, et paraissait appartenir à l’élite de la société parisienne: elle en avait les élégances, et son air languissant, la tristesse de son regard, une teinte de mélancolie répandue sur ses traits, ajoutaient encore au charme de sa personne. Elle habitait un petit palais sur le bord de l’Arno, et ne sortait que suivie d’un domestique ou accompagnée d’une femme de chambre. On ne savait rien de son rang; mais sa présence seule en disait assez, et nul ne songeait, en la voyant, à s’enquérir de son origine. Il ne s’écoulait pas de jour où Jean et sa mère ne la rencontrassent, soit aux Cascines, soit au Campo Santo, autour du Dôme ou du Baptistère. C’est sur le sol de l’étranger que la patrie est le lien des âmes. Ils étaient arrivés promptement à échanger un salut silencieux, puis un sourire d’intelligence, puis quelques mots de politesse; des relations s’en étaient suivies, et ils se réunissaient fréquemment. Cette jeune femme en effet appartenait à la fleur de la société parisienne: c’était la comtesse de R... L’imagination de Jean s’égarait déjà dans le bleu; ses lettres, qui avaient passé presque sans transition du ton de l’églogue au style flamboyant, et dans lesquelles je retrouvais toute la phraséologie sentimentale qui avait cours en 1830, n’étaient plus remplies que des perfections de la belle comtesse; il n’hésitait point à voir en elle une des poétiques héroïnes que ses lectures lui avaient révélées. J’eus comme un pressentiment qu’il courait à de nouveaux mécomptes. Sans connaître madame de R..., je connaissais assez mon temps pour savoir que la passion n’en était pas la note dominante, et que jamais l’amour n’avait causé moins de dégâts ni fait si peu de victimes, surtout parmi les femmes du monde. Bientôt les lettres de Jean devinrent de moins en moins fréquentes, et bref, il cessa de m’écrire. Que d’amitiés j’ai vu finir ainsi! Je parle des meilleures et des plus anciennes, de celles qui, ayant commencé avec la vie, promettaient de ne s’éteindre qu’avec elle.
Deux ou trois ans s’étaient passés. J’ignorais ce que Jean était devenu; je supposais qu’il avait donné suite à ses projets de retraite, et qu’il vivait en paix chez son père. Il m’avait oublié, et je trouvais cela tout simple: dans la saison des longs espoirs, on fait généralement bon marché de ce qu’on laisse derrière soi. De mon côté, il faut le dire, je ne pensais à lui que de loin en loin. Le courant des choses humaines, les préoccupations, les soucis dont aucun âge n’est exempt et qui semblent se multiplier avec le nombre des années, l’avaient presque effacé de ma mémoire: une tournée que je fis en Bretagne raviva dans mon cœur le souvenir de ce jeune ami. Un jour, dans une bourgade du Finistère, j’appris par aventure que je n’étais qu’à quelques lieues du domaine de Thommeray. Je cédai à la tentation de voir de près un ménage heureux, une famille unie. J’affrétai le jour même une carriole du pays, et sur le soir, un peu avant la tombée de la nuit, j’arrivais au manoir que j’aimais à me représenter comme l’asile du bonheur. Ma bienvenue ne faisait pas question; j’arrivais joyeux et le cœur en fête.
L’antique demeure, de construction bizarre, était à peu près telle que je me la figurais: une vaste ferme entre cour et jardin, avec tours et donjon, et qui respirait à la fois la mélancolie du passé et l’activité de la vie moderne. Il restait encore des vestiges de fossés et de pont-levis. La porte d’honneur, chargée de trophées cynégétiques, têtes de loups, de renards, de sangliers, était surmontée d’un écusson rongé par le temps et dont les armoiries se distinguaient à peine. Quand je me présentai la famille était réunie au salon. Le valet de ferme qui m’avait introduit s’étant dispensé du soin de m’annoncer, je poussai la porte qu’il avait entr’ouverte, et d’un regard aussi prompt que l’éclair, avant que ma présence eût été signalée, j’embrassai dans son ensemble le tableau qui s’offrait à mes yeux: M. de Thommeray, en veste de chasse, droit comme un peuplier, robuste comme un chêne, debout et adossé à la cheminée, la taille haute, l’attitude sévère, ses bras croisés sur sa large poitrine; madame de Thommeray, affaissée plutôt qu’assise dans un fauteuil, et vieillie de vingt ans depuis que je ne l’avais vue; enfin les deux fils aînés penchés sur le fauteuil, et observant leur mère. Il régnait dans la salle un silence lugubre; la figure de Jean manquait seule au tableau. Certes ce n’était point l’image du bonheur que j’avais devant moi. J’arrivais à point, le moment était bien choisi! J’admirais une fois de plus l’esprit d’à-propos qui me suit partout. Je songeais à me dérober quand madame de Thommeray, en levant la tête, m’aperçut et me reconnut aussitôt. Elle passa précipitamment son mouchoir sur ses joues flétries, fit vers moi quelques pas rapides, et saisit ma main, qu’elle étreignit par un mouvement convulsif, tandis que son regard m’interrogeait avec avidité et semblait vouloir me fouiller les entrailles. J’étais au supplice. Cette scène muette n’avait duré qu’une seconde. J’expliquai en peu de mots le hasard qui m’avait amené. Dès qu’elle eut compris qu’il s’agissait seulement d’une visite de passage, ses traits, qui s’étaient animés un instant, reprirent tout à coup leur expression désespérée. Elle eut cependant le courage d’ébaucher un pâle sourire, et, sans quitter ma main qu’elle tenait encore, elle me conduisit à son mari. J’envisageai M. de Thommeray: avec sa crinière de lion toute blanche, ses sourcils noirs, sa prunelle sombre et sa barbe grisonnante par places, qu’il portait tout entière, il avait grand air et me parut admirablement beau.
—Monsieur, dit-il en me saluant avec une grave politesse, vous n’êtes pas un étranger chez moi; madame de Thommeray m’a souvent parlé de vous. Je sais que vous avez été excellent pour elle pendant son séjour à Paris, et c’est ajouter encore à ma reconnaissance que de m’offrir ici l’occasion de vous l’exprimer.
Cet accueil un peu magistral acheva de me démonter. Je n’étais pas venu quêter des compliments; mais, puisque M. de Thommeray avait cru devoir tout d’abord m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais qu’il n’eût pas même fait allusion à celui de ses fils que j’avais soigné et veillé comme s’il eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans m’expliquer pourquoi, à prononcer son nom. J’étais dans la position d’un homme qui sent le terrain miné sous ses pieds, et qui n’ose plus faire un pas. Enfin je m’informai de Jean, mais à peine l’eus-je nommé que M. de Thommeray me ferma la bouche.