Grâce aux confidences qu’il n’était pas besoin de provoquer, j’arrivai promptement à me rendre compte du phénomène que j’avais sous les jeux.
M. de Thommeray, le père, d’une bonne maison de Bretagne, avait commencé la vie dans un temps où l’ivresse du renouveau s’emparait de tous les esprits. Étudiant à Paris, c’est là qu’il avait traversé les dernières années de la Restauration et les premières qui suivirent la révolution de 1830, belles années que le siècle n’a pas revues depuis, qu’il ne reverra pas. Le culte des intérêts matériels n’avait pas envahi les cœurs, la richesse ne s’imposait pas comme le but suprême de la destinée; la patrie et la liberté avaient pris rang parmi les muses, l’éclat des lettres et des arts passait pour le plus beau luxe que pût convoiter une nation intelligente et fière. La jeune génération qui fut témoin de cette aurore en a conservé jusqu’au déclin de l’âge un lumineux reflet, et, si elle vaut encore aujourd’hui quelque chose, c’est pour s’être baignée dans ses clartés. Henri de Thommeray faisait partie d’un groupe de jeunes gens étroitement unis, tous possédés des mêmes ardeurs, tous animés de nobles ambitions. Ses goûts et ses instincts le portaient vers le monde des écrivains et des poëtes: il avait pénétré dans leur intimité; sa nature prompte à l’enthousiasme et à l’admiration lui avait aisément ouvert tous les sanctuaires. Entraîné par des convictions raisonnées et par le mouvement général, il avait, au contact des hommes et des choses, laissé tomber un à un, comme les pièces d’une armure dévissée, ses préjugés de caste, et, sans abjurer les traditions d’honneur de sa famille, il était entré à pleines voiles dans le courant des idées modernes. L’amour vrai n’était pas rare alors: sincère jusque dans ses écarts, loin d’abaisser les âmes, il les élevait même en les égarant. Le gentilhomme breton avait ressenti toutes les influences d’une époque de floraison et d’épanouissement universel. Il avait aimé d’un amour pur, délicat, romanesque, une jeune fille pauvre et bien née, d’origine irlandaise, qu’il devait épouser plus tard. Voilà comment il avait fait son droit. Ses études terminées, on n’était pas bien sûr qu’il les eût commencées, il s’était décidé, après de longs atermoiements, à retourner dans sa province. Il se retirait à propos, au moment où tant d’espoirs et de promesses, tant de conquêtes déjà réalisées menaçaient de sombrer dans les excès et les débordements. De la société qu’il quittait pour ne plus y rentrer, il n’avait vu que les côtés éblouissants, il emportait avec lui une ample provision de souvenirs enchantés et d’images ineffaçables. A quelque temps de là, maître de son patrimoine et pouvant disposer de lui-même à son gré, il épousait la jeune fille qu’il aimait. L’un et l’autre n’avaient consulté que leur inclination mutuelle; ce qui ne semblera pas moins surprenant, c’est que ni l’un ni l’autre n’eurent sujet de s’en repentir.
Le domaine héréditaire où ils avaient abrité leur tendresse s’étendait dans une des vallées les plus sauvages et les plus silencieuses de la vieille Armorique. L’habitation s’élevait à mi-côte, et tenait de la ferme autant que du château; un bois de chênes la protégeait contre les vents qui soufflaient des grèves prochaines. M. de Thommeray vivait, comme ses pères, en gentilhomme campagnard, chassant, montant à cheval, visitant ses paysans, faisant valoir ses terres, pendant que sa femme, la belle Irlandaise, ainsi qu’on l’appelait dans le pays, s’appliquait aux soins domestiques et gouvernait la maison avec grâce et autorité. Bien qu’il eût fini par s’acclimater et prendre racine dans la réalité, cependant il demeurait fidèle aux goûts de sa jeunesse; seulement il s’était cloîtré, pour ainsi dire, dans l’époque de son séjour à Paris. Enfermé dans le cercle de ses souvenirs, il n’en sortait jamais; rien, en dehors, n’existait pour lui; le temps, qui ne s’arrête pas, l’avait oublié en chemin. J’ai connu un parfait gentleman qui ne voyageait point sans traîner avec lui l’ameublement complet de l’appartement qu’il occupait à Londres. A peine arrivé dans une ville où il comptait séjourner pendant quelques mois, que ce fût Rome ou Naples, Cadix ou Madrid, Genève ou Lausanne, il s’installait à l’hôtel avec son mobilier, et n’éprouvait de satisfaction sans mélange que lorsque, après des miracles d’arrangement et de symétrie, il était parvenu à s’établir exactement comme chez lui. Dès lors, l’âme rassérénée, il reprenait ses habitudes britanniques, et ne mettait le nez dehors qu’autant qu’il y était forcé. Je ne sais trop pourquoi M. de Thommeray me rappelait ce fils d’Albion. Autour de lui tout portait la date et la marque de la période du siècle dans laquelle il s’était cantonné. Sa chambre renfermait un échantillon de l’art qui florissait à la fin de la restauration: dessins d’Alfred et de Tony Johannot, aquarelles de Devéria, eaux-fortes de Paul Huet, médaillons de David, statuettes de Barre et de Pradier, esquisses de Scheffer et de Delacroix, tout un petit musée qu’il n’eût pas troqué contre la tribune des offices ou la galerie du Louvre. Les portraits lithographiés de ses illustres amis tapissaient les murs du salon. Ils étaient tous là, romanciers et poëtes. La bibliothèque se composait uniquement de leurs productions avec hommage de l’auteur. Les lettres qu’il avait reçues de chacun d’eux étaient collectionnées dans un album richement relié, et qui remplaçait à ses yeux les archives de sa maison. Pas une de ces épîtres qui n’affirmât le dévouement le plus profond, pas une qui ne respirât l’amitié la plus exaltée; quelques-uns même avaient poussé la politesse jusqu’à l’assurer de leur admiration, bien que pour la mériter il n’eût jamais fait autre chose que de leur prodiguer la sienne. Grâce aux bahuts sculptés, aux crédences et aux dressoirs, grâce aux vieilles ferrures dont la demeure était suffisamment pourvue, il avait pu sans beaucoup de frais ajuster ses pénates au goût du moyen âge, que la littérature nouvelle venait de remettre en honneur. Le soir, à la veillée, il relisait avec sa femme les ouvrages qui n’avaient pas cessé de les charmer, ou, mieux encore, il refeuilletait avec elle le plus charmant de tous les livres, celui qu’ils avaient fait ensemble, le poëme de leurs amours. La douce conformité de leurs idées et de leurs sentiments, la tendre affection et le constant respect qu’ils avaient l’un pour l’autre, donnaient un éclatant démenti au moraliste qui prétend qu’il n’existe pas de ménage délicieux. C’est par là seulement qu’ils se séparaient de l’esprit de leur temps; le bonheur conjugal était le seul anachronisme qu’on eût trouvé à relever dans cet intérieur où se perpétuaient les traditions de 1830.
Assurément c’étaient des gens heureux; ils faisaient du bien, voyaient peu de monde et se suffisaient à eux-mêmes. Les revenus du domaine n’étaient pas assez considérables pour leur permettre de longs déplacements; leurs besoins et leurs désirs ne dépassaient point leur avoir. Enfin les bénédictions du ciel s’étaient multipliées autour d’eux. Ils avaient trois fils, tous les trois bien portants et bien venus: le bruit, le mouvement, la fête du logis. En dépit du milieu où ils étaient nés, les deux premiers n’avaient jamais montré un goût bien vif pour les délices de l’étude et les plaisirs de l’intelligence. Enfants, c’étaient de vrais petits bandits en insurrection permanente contre l’alphabet, amoureux de l’air libre, impatients de tout frein, coureurs de bois et batteurs de buissons, enfourchant à cru les chevaux de ferme, galopant à travers la lande, et ne rentrant au gîte qu’avec quelque avarie. La mère les grondait, puis les embrassait, et ils recommençaient le lendemain; au demeurant, les meilleurs diables du monde. Tout en modifiant leurs habitudes d’indépendance et de vagabondage, l’éducation n’avait pu les apprivoiser aux choses de l’esprit. Ils étaient pour leur père un continuel sujet d’étonnement par la profonde indifférence qu’ils témoignaient en matière de littérature. Quand celui-ci faisait en famille une des lectures qui abrégeaient les soirées d’hiver, ils trouvaient toujours un prétexte pour s’esquiver, à moins qu’ils ne prissent le parti plus commode de s’endormir au coin de l’âtre. M. de Thommeray se demandait parfois de qui tenaient ces jeunes drôles. En revanche, le dernier, c’était Jean, avait manifesté dès l’âge le plus tendre des instincts tout contraires et des penchants tout opposés. Moins robuste que ses aînés, nature délicate, un peu frêle, il avait grandi sous l’aile de sa mère, qui, sans préférence marquée, l’enveloppait pourtant d’une sollicitude inquiète et raffinée dont se passaient volontiers les deux autres. Il échappait à peine à l’enfance qu’il était déjà sensible aux beautés et aux harmonies de la création. A vingt ans, il avait dévoré tous les volumes qui composaient la bibliothèque du manoir. Romans, poésies, pièces de théâtre, il avait tout lu et relu, tantôt le long des haies, au versant des vallées, tantôt en présence de l’Océan, sur les plages retentissantes. Il s’était enivré de ces récits ardents et passionnés, de ces drames étranges où bouillonnaient la séve et la vie, de ces beaux vers qui mêlaient leur musique au concert des vents et des flots. Naturellement, sans efforts, il bégayait lui-même la langue des poëtes. On se représente la joie du père, qui se sentait revivre dans ce fils. M. de Thommeray ne se possédait plus. Ses souvenirs, vieillis, un peu fanés, avaient recouvré leur éclat et leur vivacité matinale. Les années écoulées, les mœurs transformées, la scène du monde occupée par de nouveaux acteurs, les révolutions accomplies depuis qu’il avait quitté Paris, tout cela ne comptait absolument pour rien: il était revenu au lendemain de son départ, et dans ses entretiens avec Jean, entretiens qui ne tarissaient pas, il retraçait en traits épiques l’histoire des grands jours qu’il avait traversés, les foyers célèbres où il s’était assis, les hautes amitiés qui avaient été le lustre de sa jeunesse, les aspirations d’une époque de renouvellement et de renaissance, tous les épisodes, tous les incidents de la société brillante et lettrée à laquelle il s’était mêlé, et qu’embellissaient encore les féeries de la perspective et les enchantements de la mémoire. Le fils s’était de bonne heure imprégné des souvenirs du père: il en avait nourri ses premiers rêves et ses premiers espoirs. Il faut le dire, ces peintures, ces vives images n’étaient point faites pour inspirer le goût et l’amour de la vie rustique. Ce qui ressortait bien clairement des longues confidences que me faisait mon jeune compagnon, c’est qu’il avait été de tout temps considéré dans sa famille comme objet de luxe; il était le lis qui ne file pas. Pendant que ses aînés, toujours levés dès l’aube, s’occupaient à la terre et dirigeaient l’exploitation rurale, Jean lisait, songeait ou composait de petits poëmes bretons que sa mère comparait avec orgueil aux Mélodies irlandaises de Thomas Moore, et qui arrachaient à M. de Thommeray des cris d’admiration. Ses frères chérissaient en lui la grâce un peu féminine qui semblait inviter leur protection, le charme et l’élégance, tous les dons extérieurs, toutes les séductions dont ils étaient à peu près dépourvus et que la nature lui avait départies d’une main prodigue. On a remarqué que les cadets sont en général les plus beaux; leur moulage est, dit-on, plus net et plus sûr. Frères, parents, amis, ils reconnaissaient tous qu’une plante si rare appelait le soleil, que cet enfant n’était pas né pour végéter à l’ombre, au fond de la province. Un beau matin, Jean avait embrassé les êtres excellents qui pleuraient en lui disant adieu, et vingt heures après il entrait dans Paris avec toutes les illusions que son père en avait emportées.
Il arrivait sans parti pris. Dans la pensée de sa famille, il s’agissait pour lui du choix d’une carrière, de s’y préparer longuement par l’examen sérieux des divers états de la société. Il n’eût pas déplu à M. de Thommeray,—c’était, semblait-il, sa secrète ambition,—que ce fils s’illustrât sur le grand théâtre où il n’avait joué, lui, qu’un rôle de comparse. Quant à Jean, il n’avait pas de programme arrêté. Il était impatient de vivre, impatient d’aborder la vie par tous ses côtés élevés. Le monde l’attirait; la fortune des lettres le tentait; il aspirait par-dessus tout aux ivresses de la passion: son cœur frémissant était plein d’amour sans objet. Chaque époque a ses expressions familières et son accent qui lui est propre. Je tressaillais parfois en l’écoutant; il avait certains tours de phrase qu’il tenait de son père, certaines notes dans la voix qui me reportaient brusquement en arrière et réveillaient en moi des mondes ensevelis. Il me récita quelques-uns de ses petits poëmes bretons: j’y pris un vif plaisir, et, plaisir non moins vif, je pus les louer avec sincérité; le poëte de la Bretagne, Brizeux, ne les eût pas désavoués. Ainsi nous cheminions tous deux par une tiède après-midi d’avril. Les enclos, les vergers en fleur se réjouissaient au soleil; les villas, désertées pendant l’hiver, commençaient à se repeupler, et, tout en marchant, tout en causant, nous apercevions à travers les grilles de jolis enfants qui s’ébattaient autour des pelouses, sur le sable fin des allées. Jours tranquilles! heures fortunées! quelques années plus tard, seul et la mort au fond de l’âme, je parcourais ces paysages d’où l’invasion m’avait chassé, il n’y restait plus que des ruines: seuils désolés, maisons béantes, intérieurs pillés, salis, déshonorés. Quels hôtes, quels vainqueurs! Non moins maudite et non moins exécrable, la guerre civile avait achevé l’œuvre de destruction. La nature seule, quoique mutilée, elle aussi, souriait encore comme autrefois et réparait déjà ses désastres: la bêtise et la férocité des hommes n’avaient pas pu supprimer le printemps.
Des semaines, des mois s’écoulèrent, Jean ne revint qu’à la fin de l’automne. Il me parut changé; ce n’était plus chez lui l’enthousiasme et la foi qui m’avaient frappé lors de notre première entrevue, mais le trouble, l’hésitation du voyageur qui cherche à s’orienter, et qui ne reconnaît pas les sites décrits dans son itinéraire. Il s’était présenté chez les illustres amis de son père, chez ceux que la mort avait épargnés ou que la vie n’avait pas dispersés au loin. M. de Thommeray lui avait répété maintes fois qu’il n’aurait qu’à se nommer pour se voir adopté par tous et de prime saut introduit dans l’intimité des cénacles; il avait même engagé son fils à n’user qu’avec discrétion du crédit, du patronage, du zèle empressé de ces grands amis. Jean, qui avait feuilleté souvent, toujours avec un pieux respect, l’album où les précieuses lettres étaient conservées comme des reliques, ne doutait pas qu’en effet les bras et les cœurs ne s’ouvrissent pour lui faire accueil. Chacune de ces visites avait été marquée par une déception. Les cénacles n’existaient plus. Les génies qu’il aimait à se figurer avec une auréole au front s’éteignaient pour la plupart dans l’abandon et la tristesse. Aucun d’eux ne se souvenait de M. de Thommeray; ils avaient oublié jusqu’à son nom. Le plus grand, le plus glorieux de tous, bien digne d’une fin meilleure, se débattait misérablement sous l’étreinte des plus dures nécessités. Il se rappelait qu’autrefois, à l’âge des chimères, il avait écrit quelques vers: il n’en parlait qu’avec dédain. Il avait conseillé à Jean de renoncer à la poésie et de se lancer dans les affaires. Il regrettait de n’avoir pas suivi cette voie: il avait méconnu sa vocation. Un autre, retiré dans sa tour, où il officiait encore de loin en loin devant un petit groupe de fidèles, lui avait démontré avec beaucoup de courtoisie qu’il n’y avait pas de place pour les poëtes dans la société moderne, qu’ils naissaient hors la loi sous tous les régimes et fatalement réservés au sort de Gilbert, d’André Chénier ou de Chatterton: c’était sa thèse de prédilection, il y revenait d’autant plus volontiers qu’elle lui permettait de s’étendre sur quelques-uns de ses anciens ouvrages. Jean avait tourné le dos au passé chagrin et morose, et s’était mis en relation avec la jeunesse du jour et quelques-uns des beaux esprits qui lui donnaient le ton; son caractère expansif et loyal, sa bonne grâce, sa générosité, ses manières de grand seigneur, lui avaient créé promptement des liaisons d’amitié légère dans un monde qui ne se montrait pas difficile. Une génération avortée, des âmes sans souffle et sans essor, des cœurs sans haine et sans amour, la littérature remplacée par le commérage, une philosophie d’antichambre, qui consistait à rabaisser tout ce qui relève la nature humaine, voilà ce qu’à l’entendre il avait rencontré dans ce monde sceptique et railleur. Telle était sa candeur, qu’il avait pu le fréquenter pendant plusieurs mois sans s’apercevoir ni même se douter du personnage qu’il y jouait; il n’en était instruit que de la veille.—Tenez, dit-il en dépliant un journal qu’il avait tiré de sa poche, et m’indiquant du doigt l’article qu’il souhaitait que je lusse, prenez connaissance de ce petit morceau: je suis curieux de savoir ce que vous en pensez.
Ce petit morceau avait pour titre: Le Huron de Quimper-Corentin. Bien que Jean de Thommeray n’y fût pas nommé, c’était évidemment lui qu’on avait voulu peindre: cela sautait aux yeux de quiconque le connaissait. Divisé en chapitres comme le conte de Voltaire qui en avait suggéré l’idée, l’article n’était qu’une charge d’un bout à l’autre, mais une charge faite avec humour, de celles qui sont œuvres d’art et qui, par l’exagération même du trait, donnent plus de saillie à la réalité, et la rendent, pour ainsi parler, plus visible et plus saisissante. Mon ami Jean se trouvait là couché tout de son long. Dès l’âge de cinq ans, il apprenait à lire dans les romans néo-chrétiens de M. Gustave Drouineau. On lui taillait ses premières jaquettes dans une collection de vieux journaux qui portaient la date des dernières années de la Restauration. Le milieu dans lequel il avait été élevé, l’éducation qu’il avait reçue, son départ de Quimper-Corentin, son arrivée à Paris, ses pérégrinations à la recherche des cénacles, tout cela était raconté à la diable, de la façon la plus fantasque et la plus hilare. Après une série de déconvenues plus drolatiques les unes que les autres, dégoûté à jamais d’une société dépravée, où les manches à gigot, les grands sentiments et les robes courtes n’étaient plus de mise, le nouvel Ingénu reprenait la route de Quimper-Corentin, emportant dans sa valise le manuscrit de ses petits poëmes, roulé et ficelé comme un saucisson d’Arles. Sa rentrée au pigeonnier paternel le vengeait de tous les déboires qu’il avait essuyés à Paris. Il était complimenté sous un dais de feuillage par une députation de jeunes Huronnes toutes attifées à la mode de 1830. Le soir, sur la pelouse, deux troupes d’indigènes simulaient un combat qui était censé représenter la lutte des classiques et des romantiques; à travers la foule erraient mélancoliquement quelques Hurons en costume de saint-simoniens. Tableau final: pluie de fleurs, pétards et fusées, cris de vive La Fayette, binious et bombardes exécutant l’air de la Parisienne, et, pour tout couronner, au-dessus de la porte d’honneur, un magnifique transparent sur lequel se détachaient en caractères de feu ces dates glorieuses: 27, 28, 29 juillet, et cette déclaration immortelle: une charte sera désormais une vérité.
Je n’avais pu m’empêcher de sourire.—A votre aise! Monsieur, à votre aise! s’écria Jean le prenant sur le ton d’Alceste, la pasquinade vous paraît plaisante; riez-en, mais souffrez que, moi, je n’en rie point. Que ces petits messieurs échangent entre eux de semblables aménités, qu’à tour de rôle ils s’accommodent les uns les autres et s’offrent en régal à l’appétit des méchants et des sots, cela les regarde, c’est leur affaire; moi, je ne suis pas du bâtiment, je n’appartiens pas au public! Il est possible que je ne sois qu’un niais, et même je commence à comprendre que je ne suis pas autre chose; mais jusqu’ici je n’ai donné à personne le droit de l’écrire dans les gazettes. Croyez-le bien, Monsieur, c’est un acte de félonie, un indigne abus de confiance: j’étais leur hôte, ils m’avaient accueilli. Qu’allais-je faire dans cette galère? Que ne suis-je resté où j’étais!
Tout en reconnaissant ce qu’il y avait de légitime au fond de son ressentiment, je ne laissai pas pourtant de lui parler en homme qui n’est point étranger aux pratiques de la vie littéraire, et qui sait de longue main la part d’importance qu’il convient d’accorder à ces sortes de choses. De quoi s’agissait-il? Jean n’était pas nommé; son honneur n’était pas atteint. Le procédé était plus que leste, l’article en lui-même était inoffensif; l’aiguillon s’arrêtait à fleur de peau, il n’entamait pas l’épiderme. L’esprit avait ses moments d’ivresse, ses démangeaisons et ses entraînements, auxquels il n’était pas toujours maître de résister; dans tous les temps, la presse légère avait commis de ces petites iniquités. Qu’y faire? Empêchait-on le vin nouveau de fermenter et de petiller dans les cuves? Défendait-on aux merles de siffler? Le sage se bouchait les oreilles ou levait les épaules et passait son chemin. Jean coupa court à l’apologie.
—Mais, Monsieur, vous n’y songez pas; qu’importe que mon nom ne se trouve point au bas du portrait, si chacun peut l’y mettre? Qu’importe que je ne sois pas nommé, si le masque est assez ressemblant pour que tous ceux qui me connaissent me nomment en l’apercevant? Hier, au saut du lit, j’ai reçu par la poste vingt numéros de la feuille que vous tenez entre les mains; je les ai comptés, je ne me doutais pas que j’eusse tant d’amis. Pour attirer mon attention, pour m’épargner l’ennui d’une recherche, presque tous avaient eu le soin de marquer à l’encre ou au fusain le morceau en question: raffinement de délicatesse qu’en vrai Huron je ne soupçonnais pas. Mon honneur n’est pas atteint, dites-vous? C’est bien ainsi que je l’entends. Il serait curieux que l’honneur d’un galant homme fût à la merci de pareils drôles. S’il ne s’agissait que de moi, leurs vilenies ne me toucheraient guère, la distance qui nous sépare est telle que j’en conçois l’idée de l’infini; mais ce n’est pas seulement ma personne qu’ils ont jetée en pâture à la risée publique, c’est aussi l’intérieur où je suis né, c’est mon berceau, c’est ma famille. Les illusions qu’on raille si agréablement me venaient du cœur de mon père; même après les avoir perdues, je les chéris, je les vénère comme la beauté de son âme, et qui s’amuse à les outrager mérite mieux que mon dédain. Vous ignorez encore d’où le coup est parti. J’ai vu de près la jeunesse de mon époque; si l’été répond au printemps, le pays peut s’attendre à de riches moissons. Eh bien! dans ce monde où je viens de vivre, je me flattais d’avoir rencontré un ami. J’avais fait de lui le confident de mes rêves et de mes mécomptes; je n’avais rien de caché pour lui. C’est lui, Monsieur, qui m’a trahi! C’est lui qui m’a berné comme Sancho sur un drap d’auberge. Que parlez-vous d’entraînements et de démangeaisons auxquels l’esprit n’est pas toujours maître de résister! Où nous mèneraient ces lâches complaisances? Le bandit qui me guette au coin d’un bois a ses démangeaisons, lui aussi, et je n’admets pas, pour ma part, qu’il y ait à l’usage des gens d’esprit un autre code de morale que celui des honnêtes gens; mais voilà beaucoup de bruit pour un article de journal.