C’était un homme doux, silencieux, un peu triste, intrépide au feu, rêveur sous la tente. Bien que la nature et l’éducation ne l’eussent pas préparé à la vie des armes, il s’était engagé à vingt-cinq ans dans un des corps permanents de l’armée d’Afrique. Il avait vu se briser en un jour l’espoir de sa jeunesse, s’évanouir à jamais tout un avenir de félicité, et, se sentant seul pour la première fois, s’était jeté dans l’armée comme dans un cloître. Il y avait vingt ans de cela. Durant ces vingt années, il avait gagné pied à pied tous ses grades, sans autre protection que celle du devoir accompli. L’armée offre en effet plus d’un rapport avec le cloître. Elle bride les passions, elle règle les âmes; c’est un refuge ouvert à bien des douleurs et à bien des mécomptes qui n’ont plus celui de la foi. Il n’avait pas tardé à se retremper dans ce milieu âpre et salubre; un prompt apaisement s’était fait en lui. Toutefois il demeurait fidèle à ses regrets, et le souvenir du bonheur perdu lui semblait préférable au bonheur qu’il aurait pu trouver, qu’il n’avait pas cherché. Tel était le colonel Evrard. On s’étonnera peut-être que des sentiments si romanesques aillent se loger dans les camps: je serais encore plus surpris de les rencontrer dans le monde. Il n’avait pas revu la France depuis qu’il l’avait quittée. Avant de la quitter, il avait vendu son petit champ, réalisé son modeste avoir. Toute son ambition désormais était qu’on le laissât vieillir sous le beau ciel dont la sérénité était descendue peu à peu dans son cœur. Il aimait le métier qui l’avait sauvé de lui-même. Enfin il s’était pris d’une affection presque filiale pour cette terre qui devient si vite la patrie de ses hôtes: de loin, elle paraissait un exil, et l’exil commence le jour où l’on est forcé de s’en arracher. L’an dernier cependant, au début de l’été, il s’embarquait pour se rendre à Marseille. Un de ses frères d’armes, celui de tous qu’il chérissait le plus, un de ces héros inconnus qui disparaissent dans la fumée des champs de bataille sans avoir dit leur nom à la gloire, était tombé, mortellement atteint, en poursuivant les tribus révoltées, et, près d’expirer, l’avait institué son légataire universel. Il lui léguait sa mère et sa sœur, qui vivaient étroitement à Paris, et que sa mort devait plonger dans un état voisin de la détresse. C’était le testament d’Eudamidas: le colonel l’avait accepté purement et simplement. Son régiment n’était pas en expédition: il prit un congé et partit sur-le-champ pour aller recueillir une succession que personne ne songeait à lui disputer.

En moins d’un mois, grâce à l’activité de ses démarches, grâce aussi, car il faut bien dire ce qu’il ne disait pas, à sa propre libéralité, il eut assuré aux deux pauvres femmes une destinée à peu près convenable, à l’abri du besoin. Sa tâche terminée, il avait encore devant lui quelques semaines de loisir et d’indépendance; il ne sut plus que faire. Paris embelli, transfiguré comme par la baguette des fées, le touchait à peine. En présence des merveilles d’une civilisation dont une longue absence l’avait presque déshabitué, il éprouvait déjà les atteintes de la nostalgie. Il regrettait sa vie large et simple au sein des grands espaces, ses nuits resplendissantes, ses soleils brûlants, ses steppes embrasés. Il résolut d’abréger le temps de son congé; mais, avant de retourner en Afrique, cédant au besoin d’émotions qui ne meurt jamais dans le cœur de l’homme, il voulut revoir le coin de terre où il était né, dire un dernier adieu aux lieux qu’il avait tant aimés.

Un pèlerinage au pays d’où l’on est sorti jeune encore, et qu’on n’a pas revu depuis, est en général une des plus aigres déceptions auxquelles on puisse s’exposer. Il semble qu’on va retrouver dans leur fraîcheur les impressions du matin de la vie. On arrive: tout est morne et décoloré. Les fantômes souriants se sont transformés en spectres désolés. On ne remue, on ne soulève que des cendres. La nature elle-même a perdu les grâces qui la décoraient. Est-ce là le sentier si cher autrefois à nos rêveries? Est-ce là le coteau parcouru dans le trouble des premiers espoirs? Est-ce là le bois qui nous prêtait son ombre et son mystère? Hélas! il n’y a que nous de changés, et ce retour sur lequel nous avions compté pour ressaisir un instant la jeunesse n’aura servi qu’à nous convaincre de l’appauvrissement de notre être. Il n’en fut pas ainsi pour Evrard. Ce soldat était resté jeune. Rien n’est bon pour la santé de l’âme comme une douleur qui se respecte; rien n’est sain comme de s’ensevelir de bonne heure dans le regret d’un unique amour. En touchant la terre natale, il lui fut donné de ressentir dans leur ivresse amère les émotions qu’il venait y chercher. C’était un assez pauvre endroit, un des coins les plus ignorés du centre de la France. Il revit, il reconnut tout avec des transports attendris, la place où il jouait tout enfant, le jardin où plus tard il lisait la Bible et Homère, les rues dont il avait été si longtemps le bruit et la fête, l’église dont sa mère dès ses premiers pas lui avait appris le chemin. Il y avait au bas de la côte, à l’entrée du vallon, un sentier qu’il évitait pendant le jour, où il se glissait furtivement après la tombée de la nuit. Qui l’eût suivi aurait pu le voir rôdant comme un malfaiteur autour d’un enclos, tantôt le front collé contre la grille, tantôt assis près du seuil la tête entre ses mains. Tant d’années écoulées avaient fait de lui un étranger dans la contrée: il ne frappa à aucune porte, et ne renoua de relations qu’avec les haies et les vieux murs. Il vécut seul et tout entier dans l’évocation du passé. Au bout de quelques jours il se disposait à partir: une rencontre imprévue le retint et fut cause qu’il demeura bien au delà de son congé.

Il errait à travers champs et parcourait les solitudes qu’il n’avait pas encore explorées depuis son retour, quand il s’arrêta devant une habitation qui rappelait par certains aspects les fermes de Normandie. Ouverte à deux battants, la porte d’une vaste cour plantée comme un verger laissait voir au fond le principal corps de logis, et de chaque côté les bâtiments d’exploitation rurale, à demi cachés par des massifs de fleurs et de verdure. Tout cela, sous un soleil clair, au milieu d’un site riant, respirait une vie occupée, abondante et facile, avec une recherche dans l’aisance que n’ont pas les plus riches fermes normandes. Quoique cette demeure ne ressemblât guère à ce qu’elle était autrefois, Evrard cependant la reconnut presque aussitôt: c’était la ferme des Aubiers, et en même temps il retrouva dans sa mémoire un des épisodes les plus gais, les plus charmants de sa jeunesse. Après toute une semaine donnée à l’élégie, ce souvenir éclata dans son cœur comme une vive sérénade.

Il avait vingt ans. Il était en chasse et battait la lande et le chaume par un de ces jolis matins qui semblent faits pour la vingtième année. Il allait tête haute, humant l’air, fier et léger sous son carnier déjà gonflé de poil et de plume. Comme il passait devant les Aubiers, la ferme était toute rustique alors, il s’était arrêté pour jouir du coup d’œil qu’offrait en ce moment l’intérieur de la cour. Il y avait là, rangés sur deux files, une douzaine de couples villageois, les hommes en habits de fête, les femmes dans tous leurs atours. Evrard avait pensé d’abord qu’il s’agissait d’une noce; mais, en y regardant de plus près, il comprit que la noce remontait au moins à neuf mois: en effet, il était question d’un baptême. Le cortége, pour se mettre en marche, n’attendait plus que le parrain. Or, ce n’était pas un parrain de peu que le parrain qu’on attendait: c’était le baron Tancrède-Achille-Hector-Landry de Champignolles, la fleur des hobereaux du pays. Oui, le baron de Champignolles lui-même, avec la bonté familière dont ses ancêtres avaient usé de tout temps avec leurs vassaux, consentait à tenir sur les fonts baptismaux le fils de Sylvain Cordöan, son fermier, et, afin que l’honneur fût complet, il avait daigné accepter pour commère une simple pâquerette des prés, la tante du nouveau-né. Cependant il y avait bien deux heures qu’on attendait sur pied; le curé avait déjà dépêché par trois fois son bedeau à la ferme, et une sourde inquiétude commençait à s’emparer de l’assistance, lorsqu’une estafette se précipita dans la cour, au milieu d’un désarroi général que sa face effarée ne justifiait que trop. La nouvelle qu’elle apportait n’était pas faite pour calmer les esprits: la veille au soir, on avait ramené de la ville M. le baron ivre-mort, et quand on était entré le matin dans sa chambre, M. le baron n’était plus ivre, mais il était tout à fait mort. Plus de baron! les rangs s’étaient rompus, la commère trempait de ses larmes les longs rubans de son corsage, maître Cordöan s’arrachait les cheveux; la nourrice, qui avait compté sur la magnificence d’un parrain si huppé, jetait des cris perçants, et, réveillé par ce vacarme, le poupon, comme s’il eût compris qu’il était condamné à ne s’appeler ni Tancrède, ni Achille, ni Hector, ni même Landry, poussait sous ses langes des vagissements lamentables. Et que faire? Où chercher, où prendre un parrain de rechange? Le temps pressait, il n’y avait plus une minute à perdre. M. le curé, qui n’avait pas déjeuné, se fâchait tout rouge; le bedeau courroucé parlait des foudres de l’Église. Les choses en étaient là quand le jeune homme qui, du pas de la porte, avait assisté à toute cette scène, s’avança comme un dieu sauveur, comme un parrain tombé du ciel.—Je ne suis pas baron, dit-il au fermier; mon père s’appelait Evrard, saint Paul est mon patron. Sans être un saint comme lui, je passe pour un assez bon diable, et je réponds qu’en grandissant mon filleul aurait en moi un parrain dévoué et un brave ami. Si je vous agrée, touchez-là.—Et il tendait sa main à Cordöan qui, on peut le croire, ne se fit pas prier pour la serrer entre les siennes. Il avait si bon air dans son vêtement de velours, sous son chapeau de feutre gris, avec sa cravate nouée négligemment, toute sa personne respirait tant de franchise et de loyauté, tant de belle humeur et de bonne grâce, qu’avant même qu’il eût parlé il avait gagné tous les cœurs. On devine sans peine quel succès obtint son petit discours. Les rangs se reformèrent aux cris de vive M. Paul! et, quelques instants après, le cortége, nourrice et poupon en tête, s’acheminait enfin le longs des haies vers l’église de la commune. On songeait au baron tout autant que s’il n’eût jamais existé; la commère ne se sentait pas d’aise en se voyant au bras de ce jeune et gentil cavalier. La cérémonie achevée, on revint aux Aubiers, d’où s’exhalaient des odeurs de gala qui ne gâtaient rien aux senteurs de l’automne. Evrard avait pensé à tout; il avait vidé son carnier dans le tablier de la servante, envoyé quérir à la ville dragées, friandises et vieux vins. Le gai repas sous les ormeaux! Et, comme on se levait de table, alors qu’on devait supposer la fête terminée, voici toute la jeunesse du village qui fait irruption dans la cour, aux sons des vielles et des cornemuses, au bruit des détonations qui retentissent en signes de réjouissance, et bourrées de se mettre en branle: c’était encore une surprise ménagée par le jeune parrain. La lune était haut dans le ciel quand Paul prit congé de ses hôtes: il s’en alla comblé de bénédictions, rentra chez lui le cœur content, et put se dire, en s’endormant, qu’il n’avait pas perdu sa journée.

Cinq ans après, il partait pour l’Afrique. Pendant ces cinq années, il était retourné souvent à la ferme, où on l’adorait, c’est le mot. Le fait est que tout avait prospéré dans cette demeure depuis le jour où il y était entré pour la première fois; il semble que la jeunesse porte partout le bonheur avec elle. Intelligent, actif, entreprenant, maître Cordöan était en passe de devenir un des riches cultivateurs de la contrée. Il avait un moulin au bord de la rivière; déjà les Aubiers lui appartenaient. Le petit Paul poussait à vue d’œil, et, comme son parrain n’arrivait jamais que les poches bourrées de gimblettes, il s’était pris pour lui d’une tendresse passionnée. Lorsque Evrard, à la veille de son départ, était venu pour dire adieu, le fermier et sa femme l’avaient embrassé en pleurant, et le petit s’était si bien cramponné à ses jambes, qu’on avait eu beaucoup de peine à l’en détacher.

Il en est des premières impressions de la jeunesse comme des enchantements de l’aube: elles sont de courte durée. Evrard n’avait pas complétement oublié les Cordöan, mais ces souvenirs, refroidis peu à peu, s’étaient engourdis au fond de sa mémoire; l’air natal ne les avait pas ranimés, et ce fut seulement à la vue d’une ferme isolée au bord du chemin qu’il les sentit se réveiller et revivre dans leur grâce et dans leur fraîcheur. Ainsi parfois il suffit du parfum d’une fleur, d’un jeu de la lumière, d’un accent de la brise, pour évoquer en nous tout un monde enseveli. Certes un filleul qu’on a laissé presque au berceau, et qu’on n’a pas revu depuis vingt ans ne saurait vous tenir aux entrailles par des racines bien profondes. Toutefois, en se rappelant les témoignages d’affection et de gratitude qu’il avait reçus sous ce toit, Evrard n’avait pu se défendre d’un mouvement de confusion. Que s’était-il passé là pendant son absence? Qu’étaient devenus les hôtes qui l’avaient si tendrement aimé? Bien que ce fût s’y prendre un peu tard, il voulut en avoir le cœur net. Il traversa la cour déserte et entra dans le corps de logis. Après avoir frappé inutilement à deux ou trois portes, il en ouvrit une, et ne fut pas médiocrement surpris en pénétrant dans une vaste pièce dont l’ameublement et la décoration n’auraient pas déparé le salon d’un château. C’était bien aussi un salon, mais qui servait en même temps d’atelier et de cabinet de travail. Ici un chevalet supportant un paysage ébauché, là une table chargée d’esquisses et de dessins, de brochures et de journaux; sur les meubles, dans les encoignures, des bronzes et des objets d’art; aux lambris, des tableaux et des panoplies; partout des livres richement reliés. Évidemment l’habitation avait changé de maîtres. Il allait se retirer lorsque soudain l’étonnement chez lui fit place à la stupeur: son regard venait de s’arrêter sur un portrait représentant un officier en tenue de campagne, et il se reconnaissait dans cette peinture, c’était son portrait. Evrard pensait rêver: il n’avait de sa vie posé devant un peintre. Et pourtant c’étaient bien ses traits, c’était sa mâle figure bronzée par le hâle africain, c’était l’uniforme de son régiment, c’était lui enfin, c’était lui tout entier. L’entrée d’un grand et beau jeune homme en costume de chasse le tira brusquement de la contemplation où il était plongé. Le colonel fit vers lui quelques pas; mais, comme il ouvrait la bouche pour s’excuser et pour expliquer sa présence, le jeune homme lui sauta au cou en s’écriant: Vous voici, mon parrain! et il le serrait dans ses bras.

Quelques instants après, Evrard était au courant des révolutions accomplies à la ferme depuis son départ. Sylvain Cordöan, quoique honnête homme, avait réussi dans toutes ses entreprises: à force de s’arrondir, il était devenu naturellement un gros personnage. Paul avait été élevé en fils de famille; ses études achevées, il avait fait son droit. Maître à vingt et un ans de sa destinée et de son patrimoine, que représentaient vingt mille livres de rente en biens-fonds, il avait continué de vivre à Paris, voyant un peu le monde, passant en revue toutes les carrières et n’en trouvant aucune à son gré; tour à tour attiré par les lettres et par les arts, et ne sachant à quoi se résoudre. Il s’était dit enfin que sa place était dans son domaine, et depuis plus d’un an il vivait aux Aubiers, cultivant ses champs et rendant à la terre ce qu’elle lui donnait. Les lettres et les arts, qui l’avaient suivi dans sa retraite, étaient le délassement de ses travaux et le plus doux de ses loisirs.

—Et maintenant, dit le colonel, chez qui la curiosité n’était pas encore pleinement satisfaite, comment se fait-il qu’en me voyant tu aies deviné que j’étais ton parrain?