—Je vous ai reconnu, répondit Paul; grâce à la ressemblance du portrait que voici, ce n’était pas bien difficile.

—Mais ce portrait, puisque décidément c’est le mien, qui l’a fait? d’où vient-il?

—Après l’affaire où vous aviez gagné vos épaulettes de capitaine, tous les journaux illustrés de Paris ont publié votre portrait encadré dans le récit de votre beau fait d’armes. Je les avais recueillis, je les gardais comme des reliques: dès que j’ai su manier la brosse, je m’en suis inspiré pour peindre votre image, et il me semble que je n’ai pas trop mal réussi.

—Je n’étais donc pas oublié ici? On t’avait donc parlé de moi?

—Oublié, vous, oublié aux Aubiers! J’ai été élevé dans le culte de votre souvenir. Ma mère ne me parlait de vous qu’avec amour, vous étiez resté son idole. Mon père ne se lassait pas de répéter que le bonheur était entré en même temps que vous dans sa maison; c’est à vous qu’il rapportait toutes nos prospérités. Oublié, mon parrain! Vous n’avez pas été un seul jour absent de nos cœurs. Le soir, à la veillée, votre nom revenait dans tous les entretiens. Nous avions pour voisin de campagne un ancien officier en retraite qui recevait le Moniteur de l’armée; nous vous avons suivi pas à pas; il n’est aucune de vos promotions que nous n’ayons fêtée en famille. Au collége, vous étiez mon héros. Que de fois j’ai voulu vous écrire! Combien de lettres commencées et que je n’achevais pas! Vous n’aviez jamais donné de vos nouvelles. Je n’étais qu’un enfant quand vous m’aviez quitté, et je me disais que quelques mois avaient suffi pour m’effacer de votre vie. Je me trompais donc, puisque après tant d’années vous avez retrouvé le chemin de la ferme; je me trompais, puisque vous voici, puisque je tiens vos mains dans les miennes.

Tout cela était bien doux sans doute; mais Evrard ne laissait pas d’en être un peu troublé. Qu’avait-il fait pour mériter un souvenir si constant, un attachement si fidèle? Il avait dit, le jour du baptême, que son filleul, en grandissant, aurait en lui un ami, et c’était le filleul qui avait pris le rôle du parrain et tenu ses engagements. Les dons heureux, les qualités aimables ou sérieuses qu’il découvrait chez ce jeune homme ajoutaient encore à ses regrets, je dirais presque à ses remords: il s’accusait d’ingratitude et ne prévoyait pas qu’il s’acquitterait en un jour. Il devait partir le lendemain, et n’avait que quelques heures à passer aux Aubiers: il les employa à visiter l’habitation et le domaine, où tout était nouveau pour lui. Du côté de la cour, avec son toit de tuiles moussues et ses palissades de rosiers grimpants, l’habitation avait encore quelque chose d’agreste qui rappelait son origine. Vue du jardin, avec les deux pavillons en retour élevés récemment, elle avait l’air d’un petit castel. A l’intérieur, il ne restait plus trace de la ferme, sinon quelques vieux meubles conservés par piété filiale. Tout s’y ressentait d’un goût délicat, tout y témoignait d’une existence élégante et simple à la fois. Le domaine était florissant, la terre en plein rapport, le paysan bien traité, sainement abrité, car Paul tenait à grand honneur d’améliorer autour de lui la condition d’où il était sorti. A l’exemple de presque tous les hommes supérieurs qui ont fait la guerre en Afrique, Evrard réunissait en lui un soldat et un agriculteur: il ouvrit plus d’un bon avis. L’agriculture n’était pas d’ailleurs l’unique sujet de leur conversation. Ils s’entretenaient de mille choses, ainsi qu’il arrive entre amis qui, n’ayant que peu de temps à demeurer ensemble, se hâtent d’épancher leurs sentiments et de se communiquer leurs pensées. Paul reconnaissait dans son parrain l’homme qu’il avait appris à chérir, tandis qu’Evrard retrouvait dans son filleul l’image de sa jeunesse.

Le soir était venu. Ils avaient dîné, et ils étaient encore à table, assis en face l’un de l’autre et causant. Le soleil avait disparu, le couchant s’éteignait; la lune, ronde et resplendissante, montait dans le ciel à l’autre bout de l’horizon. Le moment des adieux approchait. Paul était triste, Evrard lui-même paraissait ému. Ce n’est pas le temps qui crée les amitiés; les plus soudaines sont souvent les meilleures et les plus durables.

—Voilà une bonne journée que je n’oublierai pas, dit Evrard. Je pars avec le regret de te quitter si tôt, mais content de toi, mon cher Paul. Tes parents étaient d’excellentes âmes, et je te tiens pour leur digne fils. En te décidant à vivre sur ton domaine, tu as montré un bon sens bien rare, une modestie bien touchante; c’est ainsi que devraient en user tous ceux que la terre a comblés de ses dons. La terre ne demande pas seulement des bras pour la servir; elle a besoin aussi, elle a besoin surtout de cœurs fidèles et reconnaissants. Laisse-moi maintenant te donner un dernier conseil. L’homme n’est pas fait pour vivre seul, le bonheur n’a de prix qu’à la condition d’être partagé. Puisque tu te sens les passions assez modérées pour t’accommoder d’une existence égale, simple et laborieuse, il faut te marier, il faut, sans trop attendre, chercher dans la famille le complément de ta destinée. Dieu bénit rarement une maison sans femme et sans enfants, et le travail même, sans l’amour et le dévouement, compte à ses yeux pour peu de chose. Marie-toi, mon ami; cherche une brave créature qui soit la joie de ton foyer, une fille honnête et modeste, unissant la grâce et la bonté, une compagne enfin...

Il n’acheva pas. Paul avait caché sa figure dans ses mains, et des sanglots à grand’peine étouffés gonflaient et soulevaient sa poitrine. Jusque-là, maître de lui-même, il avait offert à son hôte un visage heureux et souriant; mais Evrard, sans s’en douter, venait d’appuyer sur une blessure encore saignante, et le pauvre enfant, vaincu par la douleur, épuisé déjà par toute une journée de contrainte, s’était oublié et trahi. A ce spectacle inattendu, le colonel s’était levé. Il avait pris Paul entre ses bras, et il l’interrogeait avec la tendresse d’un père.

—Qu’as-tu? J’aurai touché, sans le savoir, à quelque point douloureux de ton cœur. Tu as donc du chagrin?... Pourquoi ne m’en as-tu rien dit? Parle, que dois-je faire? Je peux disposer de quelques jours encore; veux-tu que je les passe avec toi? Ma présence ne te guérira pas; elle te soulagera peut-être.