—Non, non, partez! s’écria Paul ne se contenant plus. Partez, mais emmenez-moi avec vous! Arrachez-moi d’ici, ne m’abandonnez pas à moi-même, ne me laissez pas mourir de tristesse et de désespoir!
—Calme-toi, dit Evrard, qui lui tenait la tête dans ses mains et la pressait contre sa poitrine. Ce que tu souffres, d’autres l’ont souffert avant toi. Commence par me confier ta peine, et nous déciderons après si tu dois partir ou rester.
—Oui, mon ami, oui, je vous dirai tout.
Et, après s’être apaisé et recueilli, Paul commença le récit suivant:
J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez moi sans me douter qu’il y eût à cela de la philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins d’efforts et ne fut accompli plus simplement que celui-là. On a dit, parmi mes amis et mes connaissances, que le dépit, la vanité blessée, peut-être aussi une passion déçue, m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était absolument rien. Je comprenais que la médiocrité dans les lettres ou dans les arts est la pire des conditions. Je m’étais bien examiné moi-même, et j’avais congédié mes chimères avant qu’elles ne prissent congé de moi. Aucune expérience précoce n’avait attristé ma jeunesse, le peu que je savais du monde me permettait de m’en retirer sans amertume ni regret, mon cœur était libre, et je me sentais l’esprit sain. Si le bonheur consiste dans la paix et la sérénité de l’âme, je pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé ici sur la fin d’un long et maussade hiver; j’arrivais à peine que le printemps éclatait tout à coup comme pour fêter mon retour et me souhaiter la bienvenue. Nos paysages manquent en général de grandeur et de caractère, mais ils ont au renouveau une incomparable douceur. La joie de me retrouver dans ces campagnes au milieu des travaux et des occupations pour lesquels j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes goûts, l’amour du bien, les intentions ferventes dont j’étais animé, que vous dirai-je encore? la splendeur du ciel, la pureté de l’air, l’odeur de la terre fraîchement parée, tout me plongeait dans une ivresse sans cesse renaissante, et je ne désirais, je ne rêvais rien au delà.
Cependant, au bout de quelques semaines, un intérêt inattendu, et que j’aurais été fort embarrassé de définir, s’était glissé peu à peu dans ma vie. Tous les matins, à la même heure, je voyais passer, dans le chemin qui côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée d’un vieux serviteur. Je la vois encore s’avançant entre les haies et les vergers en fleur, avec son petit chapeau de paille d’Italie rehaussé d’un bouquet de plumes, son corsage de cachemire bleu serré à la taille par une ceinture de cuir, et sa jupe flottante de piqué blanc. Elle avait dix-neuf ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse répandu sur son frais visage, tel était l’éclat de sa jeunesse, qu’au milieu de la nature en fête elle semblait être elle-même un des enchantements du printemps. Elle revenait le soir par le même sentier, et il était rare que je ne fusse point sur le pas de ma porte à l’heure de son passage. Je la saluais avec respect, elle inclinait gracieusement la tête, et les choses en demeuraient là. J’étais presque un étranger dans le pays. J’en étais sorti dès l’âge de douze ans, et n’y étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais oublié jusqu’au nom de mes voisins. Sans arrière-pensée, sans y attacher la moindre importance, uniquement par curiosité, je voulus savoir qui était cette belle personne, et j’appris que c’était mademoiselle Marthe de Champlieu; sa famille habitait à peu de distance de mon domaine. Elle se rendait ainsi chaque jour au petit château des Granges, près de mademoiselle Thérèse de La Varenne, son amie, jeune fille charmante elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement atteinte, donnait les plus sérieuses inquiétudes. Elle restait jusqu’au soir au chevet de sa chère malade et rentrait chez ses parents à la nuit. Je m’étais fait, à mon insu, une habitude de la voir: j’avais fini par m’associer aux préoccupations de son cœur. Du plus loin que je l’apercevais, j’interrogeais avec anxiété son attitude et sa physionomie, je m’attristais ou me réjouissais selon qu’elle paraissait plus ou moins triste que la veille. A la longue, une espèce d’entente silencieuse s’était établie entre nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais instruit de ses angoisses, que je les partageais, et en passant elle me jetait dans un demi-sourire ou dans un regard de détresse le bulletin de la journée. Il n’y avait dans tout cela rien qui ressemblât à une aventure; eh bien! le croirez-vous? ces incidents si simples s’étaient emparés de mon existence et la remplissaient tout entière. Je m’intéressais à mademoiselle de la Varenne comme si je la connaissais: je l’aurais connue que je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié plus tendre, une sympathie plus ardente. Je ne pensais qu’aux deux amies, je les retrouvais jusque dans mes rêves, et, chose étrange, dans mes rêves comme dans ma pensée, je n’arrivais jamais à les séparer l’une de l’autre, elles étaient toujours ensemble; quand l’image de mademoiselle de Champlieu m’apparaissait éblouissante de grâce et de fraîcheur, presque aussitôt une figure pâle et languissante venait se placer auprès d’elle.
Vers la fin de mai, par une tiède après-midi, je travaillais à l’atelier pour essayer de me distraire. Depuis quelques jours, mademoiselle Marthe n’était pas revenue des Granges, de sinistres pressentiments m’agitaient. Tout à coup j’entendis un bruit sec, argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés, réguliers, et semblait cheminer à travers les campagnes. Il y avait bien longtemps que ce bruit n’avait frappé mon oreille, et pourtant je le reconnus: mon cœur se serra. J’étais déjà sur la lisière du chemin, et, pendant que les oiseaux chantaient à plein gosier dans les buissons, je voyais défiler une longue procession d’hommes, de femmes et de jeunes filles, précédée de deux enfants de chœur, l’un portant la croix, l’autre la sonnette, et d’un prêtre en surplis qui marchait sous un dais, les saintes huiles entre ses mains.
—Où donc allez-vous? demandai-je à une pauvre infirme qui venait la dernière.
—Aux Granges, me répondit-elle.
Je m’étais joint machinalement au cortége, et après deux heures de marche, sans que j’eusse songé à me rendre compte du sentiment qui m’entraînait, je traversais la cour d’un manoir, je montais un escalier de pierre, je pénétrais avec la foule dans une vaste chambre imprégnée de vapeurs d’éther, et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes les persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres ouvertes. La foule, en entrant, s’était agenouillée. J’étais debout près de la porte, et à la lueur de deux flambeaux qui brûlaient au fond de la salle, j’apercevais un lit étroit et sans rideaux, d’une simplicité claustrale. L’oreiller affaissé servait comme de nid à une figure d’un blanc mat. Les paupières étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes, les traits d’une pureté que n’avait point altérée la souffrance, et d’une suavité, d’une délicatesse enfantines. Les cheveux, séparés de chaque côté de la tête, descendaient sur les couvertures en deux tresses brunes et lourdes; les bras hors du lit, les mains jointes. Une femme, la mère, se tenait au chevet, muette, morne, les yeux taris. Mademoiselle de Champlieu était auprès d’elle, le visage défait et noyé de larmes. J’assistais à cette scène comme dans un rêve, et je ne fus saisi par la réalité qu’à la vue du prêtre qui se penchait sur la mourante. Quoi! cette enfant allait mourir! Dieu juste, pourquoi cette rigueur? Que vous avait-elle fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction suprême qu’elle allait recevoir? Quelles paroles mauvaises avaient pu sortir de sa bouche? Quelles pensées coupables avaient pu soulever sa poitrine? Où donc ses pauvres petits pieds avaient-ils pu la conduire? J’étais tombé à genoux, et, dans l’élancement d’une foi soudaine, je demandais à Dieu de laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais pour sa rançon tous les biens que je possédais, toutes les joies et tous les bonheurs que je pouvais me promettre ici-bas. Je priai longtemps avec ferveur. Quand je me relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre, et l’assistance s’écoulait silencieusement sur ses pas.