La nuit tombait, j’errais encore autour des Granges. Que faisais-je là? qu’attendais-je? Un charme invincible me retenait au seuil de cette habitation désolée. Je prêtais l’oreille à tous les bruits; je suivais d’un œil éperdu les allées et venues des domestiques; chaque évolution de lumière dans les appartements m’apportait un redoublement de terreur ou une espérance. Il y avait des instants où il me semblait que ma prière était montée jusqu’à Dieu, que le pacte offert était accepté, des instants où je me disais que cette enfant ne pouvait pas, ne devait pas mourir.

J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout près de ma demeure, mademoiselle de Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta sa monture en me reconnaissant dans l’ombre.

—Eh bien? Mademoiselle, eh bien?... m’écriai-je d’une voix tremblante.

—Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle avec calme, tout espoir n’est pas perdu, la crise si longtemps attendue et qui peut la sauver est enfin arrivée. Le ciel fera le reste. Vous êtes venu joindre vos prières aux nôtres, je vous en remercie.

En achevant ces mots, elle me tendait sa main, que je saisis et que je pressai sur mes lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait dans le lointain, que j’étais encore à la même place.

J’apprenais, à quelques jours de là, que mademoiselle de La Varenne était hors de danger. Mademoiselle Marthe, installée aux Granges pour tout le temps de la convalescence, ne passait plus dans le chemin. Je tombai dès lors dans un mortel ennui. Je n’avais goût à rien, je sortais sans but, je rentrais sans motif, je pleurais sans savoir pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle de Champlieu cet étrange état de mon cœur, et pourtant ce que je ressentais était si vague, si confus, que je n’aurais su dire si véritablement je l’aimais. Qu’elle était déjà loin de moi l’ivresse du retour dont je vous parlais il n’y a qu’un instant! Les biens, les joies faciles que j’avais sous la main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment de pitié dédaigneuse. Je découvrais que j’avais pris pour le bonheur ce qui n’en est que l’accompagnement. Ma maison était vide, les champs étaient déserts, la solitude m’écrasait.

Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je savais que mademoiselle Thérèse était entièrement rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle Marthe, et je songeais à voyager. Un jour, si cher qu’il m’ait coûté, que ce jour reste à jamais béni, à jamais consacré dans ma mémoire! j’étais à l’atelier. L’été touchait à sa fin, mais la saison était chaude encore, et d’une magnificence, qui achevait de m’accabler. Je m’étais assoupi sur un divan; je fus réveillé par le grondement du tonnerre. Un orage qui s’était formé en moins d’une heure allait fondre sur la vallée. Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand j’entendis comme un vol de colombes effarouchées qui se seraient abattues sur les marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient les deux amies! Entraînées par les hasards de la promenade ou conduites plutôt par une pensée charitable, car leur domestique portait un paquet de hardes sous son bras, elles s’étaient éloignées des Granges, avaient poussé jusqu’en mes parages, et, surprises par le grain en rase campagne, elles venaient, bon gré, mal gré, chercher un refuge aux Aubiers. Vous vous doutez bien que je ne les laissai pas à la porte. Ce que j’éprouvai en recevant chez moi ces deux charmantes filles, l’une dans tout l’éclat de sa blonde et blanche beauté, l’autre délicate, très-frêle, d’une grâce timide et voilée, tâchez de vous l’imaginer. Elles étaient mises exactement l’une comme l’autre: une robe de foulard gris relevée sur une jupe bleue de même étoffe, le corsage semblable à la jupe, un petit chapeau de feutre gris autour duquel une plume bleue s’enroulait, et cette conformité d’ajustements ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de chacune d’elles. Je n’eus pas grand’peine à les apprivoiser; elles avaient toutes deux le chaste abandon de l’innocence que rien n’embarrasse, et Marthe de Champlieu y joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout. De deux ou trois ans plus jeune qu’elle, mademoiselle de La Varenne avait pourtant quelque chose de plus posé et de plus recueilli, soit que cela tînt à son caractère, soit que le souffle de la mort l’eût rendue sérieuse avant l’âge. Elle était, en arrivant, toute pâle et toute transie. J’avais allumé un feu de sarments, je l’avais fait asseoir au coin de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait peu à peu, je ne pouvais détacher mon regard de cette enfant que j’avais contemplée au milieu du funèbre appareil de la dernière heure, et qui était là, sous mon toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité ses moindres mouvements, j’avais des attendrissements, des étonnements voisins de l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter la main à ses cheveux, présenter ses pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur moi ses yeux d’un clair azur, ces yeux que j’avais vus éteints sous leurs paupières à demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme. Quant à mademoiselle de Champlieu, aussi parfaitement à l’aise que si elle eût été chez son frère, elle avait, de prime saut, pris possession de tout l’appartement. Elle allait, venait, examinait tout, mettait tout sens dessus dessous, retouchait mes croquis, ou, s’emparant de ma palette, jetait dans un paysage que j’avais ébauché la veille des oiseaux, des moutons et des arbres de l’autre monde. Je me demandais si elle était chez moi ou si j’étais chez elle. Je me persuadais par moment que nous étions tous trois chez nous et que nous ne devions plus nous quitter. Ah! la bonne journée! ah! les aimables créatures! Hélas! l’orage s’apaisait déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face entre les nuées. Mademoiselle Marthe, qui ne tenait pas en place, avait profité d’une éclaircie pour descendre au jardin. Je restai seul un instant avec sa compagne, et cet instant décida de ma vie.

Elle était assise, penchée sur un album qu’elle feuilletait d’une main distraite; j’étais assis près d’elle, et je la regardais en silence. Je la regardais, et il me semblait qu’elle était mon bien, que sa destinée m’appartenait, que c’était à moi que Dieu l’avait rendue, qu’en la laissant vivre il me l’avait donnée. J’ignore comment cela se fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les yeux, je l’ôtai doucement d’entre ses mains, et je me mis à raconter tout ce qui s’était passé en moi depuis le jour où j’avais appris que sa vie était en danger, l’intérêt soudain qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie que j’avais ressentie pour elle sans la connaître, mes craintes, mes angoisses, la station que j’avais faite aux Granges, les prières que j’avais adressées au ciel, et, à mesure que je parlais, mes perceptions devenaient plus nettes, je démêlais, je discernais enfin les sentiments qui m’avaient troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés, elle avait écouté sans m’interrompre une seule fois.

—Je savais tout. Merci! répondit-elle simplement.

En prononçant ces mots, elle avait relevé la tête; je vis une larme au bord de sa paupière, et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour qu’une beauté radieuse avait éveillé dans mon cœur s’était à mon insu reporté sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle de Champlieu qui se trouvait avoir servi de lien mystérieux entre Thérèse de La Varenne et moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je? je sentais qu’elle m’aimait aussi, je sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement attirée. Nous nous taisions, et je ne sais pas bien ce que j’allais lui dire quand mademoiselle Marthe rentra.