Elle rentrait avec une brassée de fleurs qu’elle jeta sur le divan. S’il n’y en avait pas davantage, ce n’était point sa faute; elle avait passé comme un ouragan dans les corbeilles et les plates-bandes, dévastant, saccageant et faisant main basse sur tout, enchantée d’ailleurs de son expédition et ne regrettant pas sa toilette à moitié perdue. Il s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner à ces dépouilles la forme d’un bouquet qu’elles voulaient emporter comme un souvenir des Aubiers. Nous nous mîmes tous trois à l’œuvre, et ce petit travail fut si lestement conduit qu’au bout d’une heure il n’était pas encore terminé. Qui donc a dit que le bonheur est triste, moins près du rire que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de Marthe avait gagné Thérèse, et la maison retentissait des frais éclats de leurs jolies voix. Elles me passaient les fleurs une à une; ma tâche consistait à les classer et à les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis qu’on fît un choix, Marthe était de l’avis contraire, et c’étaient, à propos d’une gueule-de-loup, d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette, des querelles et des rires qui ne finissaient pas. Quel bouquet! il aurait pu servir de pendant à la tapisserie de Pénélope. A mesure que je l’édifiais d’un côté, je le laissais s’écrouler de l’autre, et, au milieu de ces enfantillages qui me valaient tous les menus profits d’une longue familiarité, elles ne s’apercevaient pas que le ciel s’était éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait à l’horizon lança dans l’atelier une traînée de feu, ce fut le signal d’une véritable déroute.—Adieu, monsieur Paul! au revoir! au prochain orage!—Et, pour que rien ne manquât à cette journée, au moment de nous séparer, il fut question de vous entre les deux amies et moi, de vous, oui, colonel. Elles s’étaient arrêtées devant votre portrait.

—C’est mon parrain, c’est un héros d’Afrique, leur dis-je avec orgueil.

—Héros ou non, dit Marthe, si le portrait est ressemblant, votre parrain doit être un brave homme.

—Et l’on serait heureuse de l’avoir pour ami, ajouta mademoiselle de La Varenne.

Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que deux oiseaux qui prennent ensemble leur volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture. Elles partirent, je les suivis des yeux, et elles étaient déjà loin que je voyais encore, à travers les arbres, leurs mouchoirs, qu’elles agitaient en signe de dernier adieu.

Quelques semaines après, j’étais l’hôte assidu, le familier des Granges. La mère de Thérèse m’avait écrit pour me remercier. Elle exprimait en même temps le désir de me voir et de me connaître: je ne m’étais pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je ne déplaisais pas, et dès mes premières visites j’étais établi dans la place. Madame de La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à un gentilhomme du pays, elle avait tenu pendant quelques années un assez grand état à Paris. Après la mort de M. de La Varenne, qui laissait une fortune singulièrement réduite par la vie de luxe qu’ils avaient menée, elle s’était retirée forcément du monde, où elle avait brillé d’un vif éclat. Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience qu’elle avait faite l’avait assurée contre la tentation d’une seconde épreuve. Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle vivait à l’aise dans son petit domaine, qu’elle ne quittait qu’à la fin de l’automne pour aller passer les plus durs mois de l’hiver à la ville voisine. C’était une femme encore belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit et de grâce dans les manières. Les rêves d’ambition qu’elle nourrissait ne me furent révélés que plus tard, et comme par un coup de foudre. J’avais bien deviné chez elle un fonds de scepticisme railleur, la sourde impatience d’une vie silencieuse et bornée; mais je ne songeais guère à faire des études de caractère. Elle me recevait avec bienveillance, et tel était mon aveuglement, telle était ma simplicité, que je me figurais parfois qu’elle était dans le secret de mes sentiments, qu’elle les approuvait et les encourageait. Les serviteurs eux-mêmes m’avaient pris à gré; je lisais ma bienvenue sur tous les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune confidence, nous étions d’intelligence, mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards s’entendaient, mon bonheur me riait dans ses yeux. Ce qui montre dans tout son jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est que ma prédilection pour l’une d’elles, loin de les désunir, comme il serait arrivé fatalement avec deux âmes moins choisies, semblait ajouter encore à leur mutuelle affection. A qui fut-il accordé d’abriter sa jeunesse dans un intérieur plus aimable? Tout m’était prétexte pour courir au manoir, une brochure, un livre, une plante, des graines que j’apportais. Si les occasions m’avaient manqué, Marthe m’en eût fourni de reste. Enfant gâté des Granges, elle en était la vie. Promenades sur l’eau, excursions en voiture, pêches dans les ruisseaux, pipées au fond des bois, tout se faisait par elle, et rien ne se faisait sans moi. Il y avait au fond du parc une porte qui s’ouvrait sur une pêcherie. C’est là, au bord d’un étang, que nous allions souvent nous asseoir par les après-midi sereines. Je venais avec mes crayons, elles apportaient leur ouvrage, et nous causions tout en travaillant. Quand le temps était mauvais, je décorais des panneaux, je peignais des dessus de porte, et c’est encore l’adorable Marthe qui avait su me ménager cette occupation pour les jours de pluie, tant son amitié était ingénieuse, fertile en inventions qui avaient pour but de m’attirer et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse fréquemment, et chaque fois que je la voyais, elle me devenait plus chère. Ce petit être poétique et charmant pratiquait déjà le culte du devoir. Elle avait pour la beauté de sa mère une admiration passionnée; elle en était plus fière, elle s’en trouvait plus ornée qu’aucune fille de sa propre beauté, et, comme s’il se fût agi d’une déesse, elle s’appliquait à lui épargner les soins du ménage. Madame de La Varenne se laissait admirer, et Thérèse gouvernait la maison. Elle s’en acquittait sans bruit, et, quoique vigilante, se rendait agréable à tous. Ces soins d’administration domestique n’avaient pas plus amoindri son âme qu’ils n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait retiré une raison précoce, sans y rien laisser de sa grâce et de sa distinction native. Moins enjouée que son amie, elle avait cependant cette sérénité d’humeur qui est l’indice d’une nature bien venue. La modestie de ses désirs répondait à la simplicité de ses mœurs. Elle se plaisait aux champs, où elle avait grandi, et ne souhaitait pas d’en sortir. Elle n’en goûtait pas seulement la poésie contemplative, elle en aimait aussi les travaux. Je l’avais rencontrée, la compagne dont vous me parliez tout à l’heure, et qui eût été la joie de mon foyer! Nous nous aimions sans nous le dire: nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il n’était besoin entre nous ni de serments ni de promesses, et il me semble encore aujourd’hui que nous étions fiancés l’un à l’autre.

Novembre nous avait dispersés. Madame de La Varenne était rentrée en ville, Marthe chez ses parents. Dussiez-vous me prendre en pitié, il faut que vous sachiez jusqu’où pouvaient aller ma candeur et mes illusions. Quand je voyais Thérèse tous les jours, satisfait de vivre auprès d’elle, trop heureux pour me hâter de l’être davantage, je laissais mes projets flotter entre le rêve et l’espérance. Ce fut seulement après son départ que je les arrêtai et les fixai dans mon esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles, je n’admettais pas qu’il pût en survenir. Je ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur était pour moi comme un hôte sur qui je devais compter: j’employai l’hiver à mettre ma maison en état de le recevoir. La ferme était encore à peu près telle que mon père me l’avait transmise. Je m’occupai à l’embellir, je l’accommodai d’après les goûts de l’enfant que j’aimais, avec un peu plus de recherche qu’elle n’en eût désiré peut-être. C’était un nid que j’édifiais: j’y amassai la mousse et le duvet. Ce matin, je vous ai vu sourire devant certaines élégances que vous ne vous attendiez pas à rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive ses terres. Mon ami, vous étiez dans l’appartement de ma femme. Ma femme! je la voyais déjà en possession de son petit royaume. Que de soins, d’amour, de respect autour de cette jeune reine! Déjà les Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de blondes têtes couraient dans le verger ou s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel printemps que cet hiver! Tout chantait dans mon cœur. Après avoir transformé le logis, je refis le jardin, je plantai des massifs, je construisis des serres. En même temps je me rendais un compte exact de mon avoir, j’introduisais l’ordre dans mes finances. J’étais Mansart, Le Nôtre et Colbert. J’avais beau grouper ou aligner des chiffres, il s’en fallait de beaucoup que j’arrivasse à l’opulence; mais mon bien, si modeste qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille, et me permettait même d’offrir à madame de La Varenne une existence plus large, plus variée que celle qu’elle menait aux Granges. Ma confiance, en réalité, n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin du mois de mars, toutes mes dispositions étaient prises, tous mes arrangements terminés. Je n’étais allé à la ville que rarement, deux ou trois fois au plus. J’avais connu Thérèse, nous nous étions aimés sous le ciel des prairies, et tout bonheur veut rester dans son cadre. J’attendais son retour pour la demander à sa mère. Une semaine encore, et j’allais la revoir, lorsque je reçus un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait que ses plans étaient changés; elle partait pour Paris avec sa fille, et me donnait rendez-vous aux Granges pour les premiers jours de l’été.

Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais loin de m’attendre, n’avait pas cependant entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse avait à Paris des parents qui depuis longtemps désiraient la voir. La résolution de sa mère ne devait donc pas me surprendre. Je laissai, sans trop d’impatience, s’écouler le printemps; mais, au retour de l’été, quand le délai fixé par madame de La Varenne fut expiré, quand les jours, quand les semaines se succédèrent sans la ramener, un grand trouble s’empara de moi. Que se passait-il? Thérèse était-elle malade? Pourquoi ne revenait-elle pas? Je m’informai au manoir: on était sans nouvelles. Je pris le parti de m’adresser à mademoiselle de Champlieu. Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec de vieux parents qui l’avaient élevée et qui s’étaient chargés de l’administration de ses biens. Ces biens étaient considérables: la terre de Champlieu lui appartenait. Je ne dirai pas qu’elle m’accueillit froidement, mais pendant tout le temps que dura ma visite je crus démêler dans son attitude quelque chose de gêné, de contraint. Il me sembla que ses regards évitaient de rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient sur moi, c’était avec une expression à laquelle ils ne m’avaient point habitué. Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut se borner à un échange de questions et de réponse également banales. Madame de La Varenne et sa fille se portaient à merveille. Il n’était pas vraisemblable que leur absence se prolongeât encore longtemps. Il y avait tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt de retour. Pas un mot d’ailleurs qui eût trait à notre intimité, pas une allusion à notre réunion prochaine. Bref, je me retirai pleinement rassuré sur la santé de Thérèse et plus oppressé pourtant que je ne l’étais en arrivant chez Marthe. Quelques semaines encore s’écoulèrent, je les passai le cœur en proie à une inquiétude dévorante. L’amour qui naguère remplissait ma vie sans l’agiter avait pris insensiblement tous les caractères d’une passion farouche. Ah! malheureux, le bonheur était là, sous ta main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper? Que ne t’étais-tu hâté de le saisir? Il y avait des heures où le pressentiment de ma destinée pesait sur moi comme un cauchemar. Parfois je riais de mes terreurs, le plus souvent je les subissais sans essayer de m’y soustraire. J’allais errer du côté des Granges, j’apercevais, aux lueurs du couchant, le perron désert, la façade morne, les persiennes toutes fermées, et je revenais consumé de tristesse.

Un jour enfin, dans la matinée, je vis entrer à l’atelier le jardinier de madame de de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa maîtresse était de retour depuis la veille au soir, et qu’elle m’attendait le jour même. Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel balayées en un clin d’œil par un coup de vent; il se fit quelque chose d’approchant en moi. Toutes les chimères que je m’étais créées, tous les monstres qu’avait enfantés dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent en un instant, et je me retrouvai, calme et souriant, en présence de la réalité. Thérèse m’était rendue! l’empressement de madame de La Varenne à m’appeler, témoignait assez que leurs sentiments m’étaient restés fidèles. Je me souvenais encore des impressions que m’avait laissées ma visite à Champlieu, mais c’était pour me reprocher d’avoir pu leur donner accès dans mon esprit. Toutefois j’avais appris à mes dépens qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et je partis pour le manoir, bien décidé à profiter de la leçon.

La belle matinée! que le ciel était pur! que l’air était frais et léger! J’allais tantôt pressant le pas, et tantôt le ralentissant pour savourer à loisir les joies dont mon âme était pleine. Je ne rencontrais sur mon passage que des visages heureux, je ne recueillais que de bonnes paroles. Les haies m’envoyaient leurs plus doux parfums, les oiseaux leurs plus gais concerts, les brises leurs haleines les plus caressantes, et au milieu de ces enchantements je sentais mon amour plus sérieux, plus profond qu’autrefois, alors qu’il n’avait point souffert. S’il m’était resté dans la pensée quelque trouble, quelque appréhension, mon arrivée aux Granges aurait suffi pour les dissiper. Je recevais au seuil de cette demeure le même accueil que par le passé. Les serviteurs s’empressaient; les chiens accouraient et me léchaient les mains. Je reconnaissais, je respirais avec délices des senteurs enivrantes, et que je n’avais respirées que là. Ouverte à deux battants, la porte du vestibule semblait me dire: Entrez, on vous attend. Je montai les degrés du perron, et, sans être annoncé, je pénétrai dans le salon.