Madame de La Varenne s’y trouvait seule. Au bruit que je fis en entrant, elle retourna la tête, se leva vivement, et s’avança vers moi les mains tendues. J’aurais pu croire qu’elle allait m’offrir ce que je venais lui demander.
—Arrivez, arrivez! s’écria-t-elle avec effusion. J’ai une grande nouvelle à vous annoncer, et j’ai voulu que vous fussiez le premier à l’apprendre, tant votre affection pour nous m’est connue, tant je sais l’intérêt que vous nous portez.
Et à brûle-pourpoint, comme si, en se jouant avec une arme à feu, elle me l’eût déchargée en pleine poitrine, elle me fit part du prochain mariage de sa fille. Un mariage inespéré! Trois cent mille livres de rente! Un splendide hôtel à Paris! un magnifique château sur les bords de la Loire! Aux champs comme à la ville, un train de maison princier! Et en perspective les fêtes du monde officiel, un siége au sénat pour son gendre! Tout cela avait été débité coup sur coup, avec l’animation de la fièvre et la volubilité du délire. Elle ne se possédait pas. J’étais debout, appuyé contre un meuble. La sueur s’amassait à mes tempes; ma face devait avoir la pâleur de la mort.
—Asseyez-vous donc, me dit-elle.
Et, sans remarquer ma stupeur, sans s’étonner de mon silence, elle se mit à raconter avec une éloquence amère tout ce qu’elle avait dévoré de tristesse et d’ennui au fond de ces campagnes. Toutes ses révoltes, toutes ses vanités, toutes ses convoitises, qui n’avaient eu jusque-là d’autre confident qu’elle-même, toutes les plaies secrètes d’une âme ambitieuse et qui se sent étouffer dans une destinée fermée, elle les mit à nu et les étala sous mes yeux. Elle allait revivre enfin! L’espace se rouvrait devant elle, le monde lui appartenait. Et, s’exaltant de plus en plus, elle dessinait à grands traits le programme de l’existence qu’elle comptait mener désormais. Quant aux qualités morales de son gendre, quant aux chances de félicité que cette union pouvait offrir à sa fille, elle se taisait là-dessus. Elle seule était en scène, c’est d’elle seule qu’il s’agissait. J’étais anéanti, tout s’écroulait autour de moi. Elle ne savait rien, ne se doutait de rien; je n’avais été pour elle qu’une distraction, une relation de bon voisinage.
—Eh bien! demanda-t-elle en se tournant vers moi, à quoi donc pensez-vous? Qu’attendez-vous pour me féliciter?
—Madame, lui répondis-je, j’attends que vous m’ayez dit si ce mariage, qui vous comble de joie, fait également le bonheur de mademoiselle de La Varenne.
—Oh! tranquillisez-vous, répliqua-t-elle en souriant. Thérèse, de prime abord, a bien montré quelque résistance. Elle ne s’est pas faite en un jour à l’idée d’un si brusque changement dans sa destinée; mais cette chère enfant a fini par comprendre que son bonheur est inséparable du mien.
Tout m’était expliqué: Thérèse n’était pas libre, elle cédait à l’obsession, elle s’immolait pour sa mère. J’étais saisi d’indignation autant que de douleur, et je n’aurais pu dire ce qui me bouleversait le plus, de la ruine de mes espérances ou du naïf et monstrueux égoïsme qui se déroulait devant moi.
—Recevez mon compliment, Madame, lui dis-je en me levant, et soyez persuadée que la fortune qui vous arrive me touche encore plus profondément que vous ne pouviez le supposer.