En achevant ces mots, je m’étais dirigé vers la porte.
—Comment! s’écria-t-elle, vous ne nous donnez pas cette journée? Êtes-vous si pressé? Thérèse est à la ville avec Marthe: elles vont rentrer; restez donc!
—Mon Dieu, Madame, je ne puis, répondis-je. Quand j’ai reçu la nouvelle de votre arrivée, je me disposais à partir pour un voyage qui doit me tenir éloigné du pays pendant quelque temps. Pardonnez-moi de vous quitter si tôt.
Tel était son enivrement qu’elle n’avait rien deviné. Elle ne s’était aperçue ni de l’altération de mes traits, ni de la pâleur de mon front, ni du trouble de mon maintien, et ma retraite précipitée, la sécheresse de mon adieu ne la frappaient pas davantage.
—Je compte bien, dit-elle, que vous serez revenu pour le mariage de ma fille.
Je m’inclinai sans rien ajouter, et je sortis.
Quel retour par ces mêmes chemins qui m’avaient vu passer quelques heures auparavant si confiant, si jeune, si heureux! La colère et le désespoir, toutes les pensées, tous les sentiments tumultueux que soulevait en moi la perte de mes rêves, m’avaient pour ainsi dire porté jusqu’aux Aubiers. Je m’accusais de n’avoir pas su défendre mon bonheur: je m’indignais contre ma lâcheté. Je voulais retourner aux Granges, revoir madame de La Varenne, lui déclarer que j’aimais sa fille, que sa fille m’aimait, que Dieu m’avait donné des droits sur elle et qu’on ne me l’arracherait qu’avec la vie; mais, quand j’eus franchi le pas de ma porte, quand je me retrouvai chez moi,... ô ma petite ferme que j’avais embellie avec tant d’amour, dont j’avais cru faire un palais, et qui, le matin encore, étais ma joie et ma richesse, qu’étais-tu devenue? Je ne la reconnaissais plus. Que tout m’y semblait misérable! que je me sentais moi-même pauvre et déshérité! Quelle chute soudaine! quel abaissement de fortune! Après avoir erré comme une ombre de chambre en chambre, j’étais passé dans l’appartement que je destinais à ma chère Thérèse; je la vis dans son hôtel à Paris, dans son château sur les bords de la Loire, et je fondis en larmes, j’éclatai en sanglots.....
—Je te plains, dit Evrard quand Paul eut terminé ce récit; je plains surtout mademoiselle de La Varenne. Toi, tu n’es lié qu’à ta douleur; mais cette enfant! c’est sur elle qu’il faut pleurer. Quand ce mariage doit-il se faire?
—Prochainement. On en parle dans le pays.
—Eh bien! mon ami, je t’emmène avec moi. Tu ne seras pas le premier qui auras retrouvé là-bas la paix et la santé de l’âme. L’épreuve que tu subis est cruelle; elle n’est pas de celles qui flétrissent une destinée. On ne s’est pas joué de ta tendresse; madame de La Varenne ne t’avait rien promis, ce n’est pas sciemment qu’elle a déchiré ton cœur. Ta blessure est saine, le temps la fermera. En route, mon cher Paul! Fais tes préparatifs, nous partirons demain.