—Non, pas demain! s’écria Paul. Je ne vous ai pas tout dit. Quinze jours se sont écoulés depuis mon entrevue avec madame de La Varenne. Je devais partir, et je suis resté. Perdre Thérèse sans la revoir était au-dessus de mes forces. Je n’avais d’espoir qu’en mademoiselle de Champlieu. J’ai pu lui parler ce matin. Nous étions seuls. Elle avait pris mes mains; elle était bien émue.—Allez, m’a-t-elle dit, nous sommes aussi malheureuses, aussi désespérées que vous. Il n’a pas dépendu de moi que madame de La Varenne ne sût tout. Thérèse m’a scellé les lèvres; elle s’immole tout entière, et n’admet pas que son sacrifice coûte même un regret à sa mère. Que faites-vous ici? a-t-elle ajouté d’un ton de douceur et d’autorité. Je vous croyais parti. Il faut que vous vous éloigniez. Il le faut pour vous et pour elle.—Je ne partirai pas avant de l’avoir revue, me suis-je écrié. Il y a des choses que je ne lui ai jamais dites, et qu’il est impossible que je ne lui dise pas au moins une fois. Je veux lui dire que je l’aime, que je perds tout en la perdant, qu’elle était mon âme et ma vie. Vous êtes bonne. Ne rejetez pas ma prière, ayez pitié de ma détresse! Demain, à la chute du jour, je serai au bord de la pêcherie. Venez avec elle, conduisez-la vers moi, et je vous devrai mon dernier bonheur, je m’en irai en vous bénissant.—Et, sans attendre sa réponse, je l’ai laissée, je me suis enfui.
—Et tu crois que ces deux jeunes filles?...
—Je le crois, je l’espère.
—Moi, dit Evrard, je ne le crois pas, j’en suis sûr. Ainsi, ajouta-t-il à mi-voix et se parlant à lui-même, c’est à la pêcherie qu’ils vont se dire adieu, se voir pour la dernière fois,... à la pêcherie, au soleil couchant, sous les saules!
Et il tomba dans une profonde rêverie que son hôte n’osa pas troubler. Ils se quittaient quelques minutes après en se donnant rendez-vous pour le surlendemain, et, malgré l’heure avancée, malgré les instances de Paul, qui le pressait de rester aux Aubiers, le colonel reprenait tout pensif le chemin de la ville.
Le lendemain, dans l’après-midi, il se passait au manoir une scène dont un peintre de genre aurait pu s’inspirer. Le trousseau de Thérèse venait d’arriver, et madame de La Varenne s’occupait avec Marthe à vider les caisses apportées au salon. La châtelaine s’était piquée d’honneur, c’était un trousseau de princesse. Thérèse regardait d’un air résigné les fins tissus et les dentelles que sa mère étalait sous ses yeux, et de temps en temps sa figure s’éclairait d’un pâle sourire, grâce à Marthe, qui, par ses propos et ses gentillesses, réussissait parfois à l’égayer un peu. Madame de La Varenne était ce jour-là plus radieuse encore que la veille. Elle avait reçu dans la matinée une lettre par laquelle le phénix des gendres s’annonçait pour la fin de la semaine, et, bien qu’elle le considérât comme une prise qui ne pouvait lui échapper, elle n’était pas fâchée de toucher au moment qui devait mettre en cage un oiseau si précieux. Dans sa joie, elle n’avait plus que vingt ans. Thérèse se sentait payée de son sacrifice en la voyant si jeune, si triomphante, si belle, et c’est à peine si la pauvre petite se permettait une plainte au fond de son cœur. Les caisses, les cartons n’avaient encore livré qu’une partie de leurs trésors, quand la porte du salon s’entr’ouvrit et laissa se glisser la tête du jardinier.
—Entrez, Léonard, entrez, qu’y a-t-il?
—Il y a, madame, répondit Léonard entrant à pas de loup, il y a que, vu l’état de goutte du garde champêtre, qui ne peut plus remuer ni pied ni patte, je viens nonobstant demander à Madame s’il convient à Madame d’envoyer chercher la gendarmerie.
—C’est une idée, dit Marthe, envoyons chercher la gendarmerie.
—Et pourquoi faire, bonté divine?