—Eh bien! mon cher, si elle l’aimait, elle en serait quitte pour l’oublier, car tenez pour certain que, ma parole ne fût-elle point engagée, je ne consentirais jamais à donner ma fille au fils d’un paysan.
—Parmi vos gentillâtres de province, en voyez-vous beaucoup qui le vaillent, ce fils de paysan? Affirmeriez-vous que votre gendre ait une aussi bonne origine?
—Un garçon qui n’est propre à rien, qui ne fait rien, qui ne veut rien faire!
—Il a le goût des arts. Il cultive ses terres. Si la route qu’il suit ne mène ni aux honneurs ni à l’opulence, on est sûr du moins qu’elle ne peut aboutir ni à la ruine ni à la honte.
—Ses terres! ses terres!... Il n’a pas le sou.
—Il a vingt mille livres de rente au soleil, honnêtement amassées par son père.
—En vérité! ce jeune nabab a vingt mille livres de rente? Et vous croyez, candide habitant du désert, que c’est avec vingt mille livres de rente qu’un jeune ménage peut aujourd’hui faire figure dans le monde?
—Je crois sincèrement que c’est autant qu’il en faut pour vivre heureux chez soi. Quelle nécessité pour un jeune ménage de faire figure dans le monde? Il en est du monde comme du jeu: on ne lui appartient pas à demi. On ne veut lui donner d’abord qu’une parcelle de sa vie. On laisse le bonheur à la maison, mais seulement pour quelques heures. On rentre, il rit et vous fait fête. On le néglige bientôt de plus en plus, on passe loin de lui des journées et des nuits entières, jusqu’à ce qu’enfin, las d’attendre au coin d’un foyer abandonné, il prend le parti de déloger par la porte ou par la fenêtre. J’ajouterai...
—N’allons pas plus loin, nous arrivons aux plaisirs des champs, aux délices de la médiocrité, à la poésie des joies domestiques. Ces plaisirs, je les connais; ces délices, je viens de m’en abreuver; cette poésie, il m’a été donné de la goûter tout à loisir. Laissons cela, nous ne pourrions pas nous entendre. Il s’est fait dans nos mœurs et dans nos habitudes une révolution dont vous ne paraissez pas vous douter. Toutes les conditions de la vie sont changées.
—Le cœur est-il changé, lui aussi? Avez-vous supprimé du même coup l’amour et la jeunesse?