Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long?—
Des vers, oui,—un article, je ne crois pas!
J'ai bien vu, quand j'ai commencé mes Tombes révolutionnaires.— Je répétais toujours la même chose, et toujours en appelant les morts: «Sortez, venez, rentrez, entendez-vous! Ô toi, ô vous!» Et j'avais mis du latin et cherché en cachette dans les discours de 93…
Sparte, Rome, Athènes… J'en plaisantais au collège et je trouvais que c'était inutile, bête, les républiques anciennes, grecques, romaines!… Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les sages, et tous les consuls!… Je vois à quoi cela sert maintenant. On ne peut pas écrire pour les journaux républicains sans connaître à fond son Plutarque. Est-ce qu'il y a une seule page des nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas question d'Hannibal, de Fabricius, d'Aristogiton, de Coriolan, de Cléon, des Grecs? On ne peut pas s'en passer. Ce serait une impolitesse à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire qu'ils ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.
Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leur démission sont des Cincinnatus. Ceux qui n'ont pas de femme de ménage et fendent leur bois, des_ Philopoemens_.
Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour écrire. J'ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que j'avais brouillonnées la veille au courant de la plume.
Je disais que j'avais remarqué la fille du concierge du cimetière penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en camisole blanche, que j'avais failli pleurer en voyant une enfant, à petite robe courte, qui enterrait sa poupée là où sa maman dormait. Failli pleurer, oui—alors que j'étais devant la tombe d'un martyr qui réclamait, au nom de la tradition, toute l'eau de mes yeux.
J'avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant auprès de son père en deuil.
J'avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître.
Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me retenais pas!
Il vaut mieux qu'on n'ait pas fait le journal. Je n'aurais pas pu m'en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n'ai pas vu. Ah! je ne suis pas fort, vraiment!