«Mais avec ce bras mort, tu as l'air d'avoir été blessé comme on le dit, me crie mon père d'un air furieux. Tu peux bien le lever un peu, voyons!
—Non, je ne puis pas, mais j'essaierai, je te le promets; seulement j'ai un poids sur la conscience. Qu'on m'en débarrasse pour me donner du courage! Envoie dès ce soir à Paris l'argent de l'hôtel.»
Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai revenu; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.
Mon père n'est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots, le matin où après que je m'étais battu pour lui j'allais être arrêté, saignant encore, sur une demande qu'il avait faite huit jours avant.
Mais, la frayeur de perdre sa place,—que serait-il devenu?— la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle—il se vantait de les mater tous—la fièvre d'ignominie qui était alors dans l'air! et aussi—je l'ai su depuis—une aventure de femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux; tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son métier, l'âme malade et appauvrie.
Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie d'enfant avait été douloureuse près d'elle, ma mère avait ménagé mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de fusil sur l'armée!
Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient raison à son mari et m'accusaient. Sa main prenait la mienne dans les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi! Pauvre femme!
Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.
«Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.
—Je suis mieux.