Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque chose!
Je puis placer de l'Homère par-ci, par-là; parler de Milon de
Crotone, qui faisait craquer des cordes enroulées sur sa tête;
parler d'Antée qui retrouvait des forces en touchant la terre!

Il ne m'avait servi à rien dans la vie, jusqu'à présent, d'avoir fait mes classes, mais ça me devient très utile à la Foire au pain d'épice.

J'ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n'en parlera pas dans sa prochaine édition de l'Histoire de la littérature. M. Magnin non plus dans son Histoire des marionnettes. C'est vrai cependant. Pour une trentaine de francs, récoltés d'ici et là, j'ai rajeuni les Buridans et l'infâme Golo des baraques. Et cela m'amusait! Quelles soirées comiques j'ai passées au milieu des paillasses vivants et des patins en bois, entre les géants et les nains, tout friand, osant manger à la gamelle et presque fier ma foi d'être classé par les lutteurs et les savetiers dans la bonne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids… Un jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il parle des pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les connaît pas si bien, j'ose le dire.

Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir comme moi un timide aveu d'amour écrit par une femme qui pesait quatre cents… C'est même cela qui me sépara de ce monde dans lequel j'aimais à rôder et où je conduisais des camarades ébahis. Le caprice de ce colosse m'effraya et je m'éloignai, mais j'avais bien gagné une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et je m'étais régalé les oreilles et les yeux des spectacles dont je ferai peut-être un jour mon profit. Il n'est pas inutile d'avoir assisté au petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières de baraque! Nous verrons à en faire un roman ou une pièce un jour!

Puis un hasard m'a mis sur le chemin d'une relation aimable.

Le Savatier mon voisin n'était pas un maladroit et connaissait les gloires du_ chausson_. Il pria Lecourt, le célèbre Lecourt, de venir figurer dans une salle au bénéfice d'une veuve de confrère. Lecourt vint. Il eut contre un brutal de régiment un triomphe de politesse, d'élégance et de force!

Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la séance et saluait le vainqueur.

Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîmes et j'eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon, que fréquentait un monde distingué, composé de jeunes médecins, d'avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qui allaient là se distraire à l'anglaise de leurs travaux sérieux.

J'ai une société maintenant.—Il faut bien le dire, ce n'est pas à M. Vingtras, le lettré, que s'adressent les politesses ou les amitiés, c'est à M. Vingtras le savatier: à M. Vingtras qui, paraît-il, porte le coup de pied de bas comme personne, et se tire de l'arrêt chassé avec une vigueur et une maestria qu'il n'a jamais eues dans le discours latin, même quand il faisait parler Catilina ou Spartacus.

J'ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets classiques; on m'a toujours ramené au coup de pied et à la parade. Je veux causer des Grands siècles, on m'arrête pour me demander comment je fais pour_ fouetter_ si fort. J'ai envie de dire que c'est de famille! J'ai ce coup de fouet-là comme j'avais le tour de main chez Entêtard—et j'entends répéter ce mot flatteur: «À lui le pompon!»