«Il n'a donc pas d'autre état? Il est donc bien pauvre?»

Oui, je suis bien pauvre; non, je n'ai pas d'autre état. J'ai obtenu la place par un ancien maître d'études de Nantes qui est l'ami d'enfance du rédacteur en chef. Il est un peu fier de me prouver son influence, et heureux aussi (c'est un brave homme) de m'aider à gagner quelques sous.

J'ai trente francs par mois, c'est mon chiffre! Dans le journalisme ou l'enseignement, je vaux trente francs, pas un sou de plus.

Ma mère avait raison de dire que j'étais un maladroit. Je fais mal mon métier.

Je confonds les articles, je mêle les feuillets.

Je lis trop vite—quelquefois trop lentement. Le correcteur est un homme laid, chagrin, un vieux fruit sec, qui me traite comme un mauvais apprenti.

J'ai une grosse voix, malheureusement, et il m'échappe des éclats qui sonnent, comme de la tôle battue, tout d'un coup dans le silence de l'imprimerie.

On se retourne, on rit, on crie: «Pas si fort, le teneur de copie!»

Puis j'ai des distractions qui me font oublier de lire des membres de phrases tout entiers; et c'est à recommencer; à la grande colère du correcteur, à la grande fureur souvent de l'écrivain à qui je fais dire des bêtises, et qui vient le soir se fâcher tout haut: «Si c'est un crétin, qu'on le jette dehors!»

Les rédacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage, savoir leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue, qui a de si longues jambes, et qui tutoie tout le monde, c'est Nadar. Et celui-ci, encore un roux, mais rond, boulot, le teint d'un Normand, favoris de sable et d'anjou joints en pelure d'oignon, A. Guéroult, et d'autres!