«Vous m'en voulez, on dirait que vous me haïssez depuis l'autre jour. Soyez franc, voyons, a-t-elle dit en se plantant devant moi.

—Eh bien oui, je vous en veux,—parce que vous aviez jeté un rayon de soleil dans l'ombre de ma jeunesse, et que j'ai soif de caresses et de bonheur. Mais j'ai encore plus soif de justice… un mot qui vous fait rire… n'est-ce pas?

«C'est comme cela pourtant… on ne vous a raconté que le côté drôle de ma vie de bohème… tandis que j'en ai gardé des impressions poignantes, la haine profonde des idées et des hommes qui écrasent les obscurs et les désarmés. De grands mots!… Que voulez-vous? Ils traduisent l'état de ma cervelle et de mon coeur! Il y avait place encore là-dedans pour votre charme et les joies douces que votre grâce m'eût données, mais il aurait fallu que vous eussiez avec votre belle santé de vierge, que vous eussiez un peu de ma maladie d'ancien pauvre…»

Et j'ai planté là celle qui était ma fiancée! j'ai fui, enfonçant ma tête dans le collet de ma redingote comme une autruche, laissant ma mère désolée. J'ai filé par le premier train, désespéré.

J'ai peur du milieu où je rentre, qui me paraissait déjà lugubre quand je n'étais pas sorti de ses frontières, mais qui va me sembler bien autrement sombre, maintenant que j'ai vu les rivières claires, les bois profonds; que j'ai vu surtout une maison heureuse où entraient à grands flots le soleil, le luxe et le bonheur; où une créature élégante et fine rôdait autour de moi avec des mines d'amoureuse; où j'étais celui qu'on regardait avec des yeux pleins de tendresse et pleins d'envie.

Un mot, rien qu'un mot a suffi pour noircir ce fond pur, pour mettre une tache de gale sur l'horizon. Par moments je me trouve si sot!… Je regrette mon acte de courage.

Pendant un arrêt, je suis bien resté cinq minutes, hésitant, prêt à lâcher le train qui me menait sur Paris, pour attendre celui qui me ramènerait au Puy…

Allons! Nous sommes arrivés.

Il est trois heures du matin.

J'ai laissé ma malle au bureau des bagages, ne sachant pas si, dans ma maison, après ma longue absence, à cette heure, je retrouverai ma chambre libre, et j'ai marché jusqu'au matin à travers les rues.