…………………

Dubois est un enfant de Paris, il allait au théâtre à dix ans. Étant apprenti, il trouvait le temps d'être figurant dans les grandes féeries; il a été flot comme bien d'autres. Ouvrier, il connaissait les chefs de claque et entrait pour rien dans les théâtres du boulevard—si bien que quand il a rencontré le poète, quand il l'a entendu causer littérature avec ses amis, il a vu que lui Dubois le tanneur savait comme eux, mieux qu'eux les grandes tirades, toutes les scènes capitales; il pouvait même faire les gestes—ce que les autres ne pouvaient pas ou faisaient mal! Il s'est dit lui aussi: J'ai quelque chose là. Et Dubois a lâché le tan et Dubois ne voudrait plus être tanneur pour tout l'or du monde. Il se croit homme de lettres. Il laisse les autres écrire Poèmes anciens, Symboles et réalités ou encore Rafaello. Dubois a écrit Pierre l'arquebusier. Il l'a lu, il a dû lire Pierre l'arquebusier à Legrand; à moi il ne m'en a jamais tracé que la carcasse—et encore pour n'avoir pas l'air de me faire une impolitesse, mais au fond Dubois a un profond mépris pour mes intentions littéraires.

Il a entendu mes doléances à propos du Moyen Âge, il m'a vu me gratter mes bosses avec colère! Alors pour quelques coups, parce que ma pièce est trop petite, j'abandonne toute une époque? Par quoi remplacerai-je le Moyen Âge? Ai-je quelque idée nouvelle? Voyons, il y a assez longtemps que je critique sans dire ce que je mettrai à la place. Quelles sont mes idées! Expliquer voir,— et se renversant dans le fauteuil (il prend toujours le fauteuil, c'est déjà assez embêtant)—vos opinions en fait de théâtre! Allons, je vous écoute!

Il met un petit tas de charbon sur le feu, le tasse avec le bout des pincettes pour m'indiquer qu'il va être tout oreilles. Là, le feu est fait. Mes opinions en fait de théâtre, maintenant!

«Eh bien, vos idées. Comment comprenez-vous le théâtre? Quel est celui que vous préférez?

—Celui où l'on est bien assis, où ça sent l'orange et où la pièce est bonne. Voilà le théâtre que je préfère, mais ce n'est pas une théorie, ni une idée.»

Je ne me presse pas de répondre, je fais semblant d'avoir laissé tomber quelque chose, ou de remettre en place je ne sais quoi sur la cheminée—je répète la question pour retrouver de l'aplomb: «Vous voulez savoir quelles sont mes idées sur le théâtre et quel est celui que je préfère?

—Oui, c'est ça que Dubois te demande», me dit Legrand d'un air qu'il s'efforce de rendre amical; je vois bien qu'au fond il voudrait me voir collé.

Je n'ai encore rien trouvé, ma langue s'empâte. Je remets en place trop de bibelots sur la cheminée. Je reprends les pincettes des mains de Dubois au lieu de lui développer mes théories, et je tape sur le feu comme si j'avais aperçu tout d'un coup un vice dans sa construction, ce qui n'arrange pas les choses! Dubois a l'orgueil de ses feux. Il a même un secret à lui pour une pâte, un mouillé de cendres et de poussier qui fait croûte. Je casse cette croûte et je ne dis pas mes idées sur le théâtre. Je patauge.—Ah! je suis collé. Legrand peut se frotter les mains!

Le dernier mot de Dubois est écrasant.