«Mon cher, quand on n'en sait pas plus que vous, on se fait tanneur et non pas un homme de lettres.»
Soirée terrible! et qui m'a réduit à un rôle inférieur dans la maison. Je ne me fais plus prier pour aller aux commissions. C'est moi qui vais de moi-même tirer de l'eau quand il en faut pour la pâte de Dubois, c'est moi qui sors pour la goutte, quand on peut l'acheter. Je vais jeter les cendres, sans qu'on me le dise.
La nuit qui a suivi cette scène déplorable, j'ai beaucoup réfléchi dans mon lit à ce que j'aurais pu dire, à ce qu'il y avait à répondre.
Quelquefois, quand je sors d'une conversation où j'ai été stupide, je trouve ce qu'il aurait fallu répondre au moment. Je n'aurais qu'à rentrer. Si quelqu'un m'aidait, me jetais une phrase (dont nous aurions convenu ensemble) je riposterais par un mot d'esprit tout de suite. Je me donne ces fois-là des coups de poing de n'avoir pas trouvé au moment. Mais ici c'est de l'affaissement, du simple affaissement. On me donnerait un an que je n'en trouverais pas plus long. Je jette ma langue aux chiens! Je n'ai pas découvert autre chose que ce que j'ai dit, en cassant la croûte et en remuant las bibelots sur la cheminée.
En fait de théâtre, j'aime les pièces qui m'amusent et je ne suis pas fou de celles qui ne m'amusent pas. Voilà mes idées, pas davantage.
Dubois n'est pas une méchante nature. Ce n'est pas un homme à faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir. Il n'est pas de ces gens qui abusent d'une supériorité facile pour écraser ceux qui sont au-dessous d'eux et n'ont pas d'intelligence. Legrand de son côté ne peut pas me montrer sa joie secrète de m'avoir vu roulé. Et je vis plutôt entouré de soins que poursuivi d'injures! Si je disais qu'on me maltraite, je mentirais. Je ne suis pas maltraité. Même ils m'ont pris le seau des mains deux ou trois fois quand j'allais chercher de l'eau ou vider les cendres. Ils sentent bien que si je n'ai pas de théories sur le théâtre, ce n'est pas ma faute, et on ne veut pas pour cela me réduire au rôle de domestique. Je m'apercevrais plutôt qu'ils mettent une certaine insistance à faire maintenant des choses qu'ils ne voudraient pas faire auparavant, ils apportent de la délicatesse. Ils se sont très bien conduits dans cette circonstance, on ne peut pas dire le contraire. Mais Dubois triomphe. Il n'y en a plus que pour lui; le théâtre lui appartient, c'est fini depuis ma déroute. Legrand l'écoute, oreilles béantes, raconter les grandes soirées du boulevard et Frédérick Lemaitre, Mélingue… Mais Mélingue est bien nouveau, Frédérick (ils disent Frédérick seulement), Frédérick est tombé dans le Dennery. Il y a un acteur qui, pour l'auteur de Pierre l'arquebusier, représente mieux que tout le drame. Si tu avais vu Lockroy là-dedans!
Lockroy, on ne parle que de Lockroy, Lockroy par ci, Lockroy par là. «Comme il portait la botte molle!»
Je porte, moi, des souliers très durs. On dira que je veux me mettre en scène—non, à mes côtés beaucoup ont des souliers qui leur font mal et personne n'a de bottes molles, personne.
Dubois varie quelquefois la formule! «Comme il était dans l'entonnoir!»—l'entonnoir des bottes!
La pièce du Moyen Âge?—je vais le dire comme je le pense!— Dubois, tu entends! Je n'aime pas la pièce Moyen Âge! Je n'ai pas pu expliquer l'autre jour,—je ne pourrais pas encore m'expliquer aujourd'hui, c'est vrai, mais si tu veux tout savoir, Dubois! eh bien, j'en ai assez des seigneurs, des hommes d'armes, des gens qui ont des fraises blanches—je préfère les rouges avec du sucre et du vin—qui ont des bouillons aux manches—je les aime mieux dans un bol—qui portent l'épée en verrouil.— Ça m'ennuierait à crever de porter une épée en verrouil,—qui ont des grands manteaux jaunes—j'ai eu un paletot de cette couleur, j'en ai assez! Ils vont se battre sous les réverbères, ils enlèvent des femmes! Ils font mordre la poussière! Si on pouvait encore faire mordre la poussière, enlever les femmes! C'est la poussière qu'on enlève maintenant, c'est tout changé! Nous avons bien dégénéré! Mais c'est comme ça!