Il me semble aussi que l'on ne porte plus tant de ces étoffes de couleur prune, lie de vin, feuille de vigne dont sont faits les pourpoints des manants, ni de ces soies verdâtres, violâtres, bleuâtres, beurrâtres dont sont faits les habits des grands seigneurs.—Plus de crevés! Je ne vois de crevés nulle part. Il est vrai que je sors très peu de mon quartier. Ce sont les dames maintenant qui s'habillent avec ces étoffes de soie, et qui ont ces noeuds roses au cou. J'ai vu au parterre des Variétés un petit monsieur qui avait un noeud rose—mais il était très mal vu— on chuchotait, les femmes faisaient des signes de dégoût et un lettré qui était là a dit: C'est un mignon d'Henri III.

Pour les chapeaux, il n'y a plus que les clowns et les photographes qui aient des chapeaux pointus avec un ruban de couleur autour—les joueurs de biniou aussi. J'oubliais les joueurs de biniou.

Et le cuir? On ne porte plus tant de cuir! gants de cuir, mollets de cuir, revers de cuir couleur pain, ce qui va très mal avec la nuance abricot dont le Moyen Âge abuse. Je ne suis pas fou de l'abricot. Je préfère la pêche comme fruit, et le noir comme couleur.

Legrand me regarde avec stupeur.

Mais Victor Hugo a mis toutes ses pièces au Moyen Âge, rien qu'au
Moyen Âge!—Ça m'a fait assez de cogner quand je voulait être
Triboulet, César de Bazan! quand je cherchais une place de
domestique comme Ruy Blas!—sans avoir aucun certificat!

Il ne me reste que le drame moderne, la pièce vécue, c'est-à-dire avec toutes les passions, les grandeurs et les vices de notre temps… ce qui se passe dans le salon… la rue. C'est commode, la rue, mais le salon! Il faudrait que j'allasse dans le monde, pour peindre les moeurs de l'aristocratie. Je n'ai pas assez de vêtements. Je n'ai que ce que j'ai sur moi—et un pantalon de rechange.

J'ai songé à mettre en scène les angoisses d'une jeune fille qui va succomber mais je n'y connais rien. Alexandrine qui aurait pu me renseigner, Alexandrine n'a pas eu d'angoisses… Je n'ai pas pu les surprendre du moins… Elle a simplement dit: «Avec le rideau, comme ça, vois-tu, on ne nous apercevra pas de l'autre côté, ce vitrage sera bien commode.»

Dois-je parler de ce vitrage? Dois-je parler des menuisiers, dire que ça sentait la térébenthine, et que mon coeur me criait: «Pourvu qu'on mette longtemps à tapisser!» Dois-je placer l'homme qui aime derrière la cloison, au milieu des pots de colle et des rouleaux de papier à fleurs?… Je ne me rappelle que cela. C'est tout ce qui me revient à l'esprit de ce moment suprême. Suis-je né pour peindre des pièces vécues ou pour vivre dans des pièces qu'on peint? Ai-je le génie de la tapisserie au lieu du génie du théâtre?…

Je voudrais être vieux, bien vieux pour avoir vu et pouvoir peindre d'autres choses. Je ne pourrais pour le moment mettre au théâtre que ma mère, mon père et moi… Moi, avec des pantalons fendus—ou avec mon habit de collégien trop grand,—moi qu'on fouette. Est-ce qu'il y aura un acteur assez petit? et qui voudra porter des pantalons fendus? Le pantalon fendu est-il accepté au théâtre? Voudra-t-il aussi se laisser fouetter—la censure le permettra-t-elle?…

Si je faisais cinq actes avec un pêché capital. Il y en a— combien y en a-t-il?… Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.