L'orgueil! mais Matoussaint l'a pris.
Il m'a fait jurer de n'en rien dire, il a pris l'orgueil pour lui. Je ne puis pas y toucher sans commettre une indélicatesse. Il fait l'orgueil. Il m'a même dit son titre, et montré son affiche.
MOI JOUÉ PAR L'AUTEUR
Il a hésité quelque temps entre cette pièce-là et une autre sur les parents. Il ne voulait pas traiter le sujet des parents à ma façon. Le héros n'avait pas son pantalon fendu et l'on ne voyait pas son derrière au lever de rideau. Le héros c'était lui, lui encore, mais avec de petites moustaches.
Il était assis sur une chaise, ayant l'air de réfléchir profondément; il se levait enfin et s'avançant à pas lents sur le devant de la scène, il s'écriait sur le ton de la plus parfaite conviction:
«Quelle canaille que mon père!»
Il disait canaille, et non pas bandit, criminel. Canaille était voulu. Canaille… Il est temps d'appeler un chat un chat et Rollet un fripon. Quelle canaille que mon père!
C'était dit non sans tristesse; l'acteur devait avoir l'air de le regretter. Il avait à indiquer qu'il en était convaincu, malheureusement. Son père était comme ça, voilà tout! Il aurait voulu pouvoir dire: Quelle bonne pâte d'homme que mon père! Ce n'était pas exact, il croyait, tout compte fait, après avoir pesé le pour et le contre, que son père était décidément une affreuse canaille.
Matoussaint avait été adoré de son père et l'adorait. Matoussaint était un excellent garçon et un excellent fils, mais il croyait qu'on pouvait écrire des pièces vécues par les autres…
Aussi déclarait-il qu'il commencerait carrément sa pièce par cette déclaration du fils, lequel devait du reste inspirer confiance aux spectateurs—il fallait l'orner dès le début d'une grande dose de bon sens et lui prêter des vertus sérieuses. Mais Matoussaint s'était décidé à la fin pour Moi joué par l'auteur—il avait retenu l'Orgueil.