C'est la goutte de lait qui a fait déborder le vase: je devrais dire la larme amère qui est restée au bout de nos cils pendant nos années de tête-à-tête.
Si nous avons eu cette querelle, si demain nous la poursuivons les armes à la main, c'est que nous avons l'un contre l'autre toute l'amertume du bagne, où nous tirions la même chaîne.
Chacun était vertueux à sa façon et ambitieux à sa manière—et ces manières, et ces façons saignaient à chaque geste fait par nous dans l'ombre affreuse de notre vie!
—Il faut, dans une association, qu'il y ait une femelle et un mâle, m'a dit un des témoins, avec qui nous devisions de l'aventure. Il n'y avait pas de femelle. Si! il y en avait une: la Famine; et vous allez vous tuer par horreur d'elle, comme des mâles se tuent par amour d'une fauve.»
C'est vrai! et voilà pourquoi j'ai demandé des excuses pour la forme, et pourquoi Legrand n'en a pas fait. Notre appartement était trop petit pour nos deux volontés, l'une bretonne, l'autre auvergnate…. surtout parce qu'elles ne s'évaporaient point dans des scènes comme en font les faibles… Elles se sont tues ou à peu près, mais se sont tout de même menacées dans ce silence; aujourd'hui elles vont parler par la bouche des pistolets ou la langue pointue des épées.
Mais une piqûre ne serait point assez. L'épée ne suffit pas; elle ne ferait qu'égratigner le grand miroir sombre qui, sous le geste de Legrand, m'a semblé sortir de terre et se dresser devant moi— pour que j'y voie se refléter l'image de notre jeunesse drapée de noir!
Il faut tirer là-dessus, tirer à balles, tirer jusqu'à ce que l'on entende du fracas.
«Vous direz aux témoins de M. Legrand, que nous nous battrons, s'il le veut, jusqu'à ce que l'un des deux tombe.
—Vous direz à M. Vingtras que j'accepte.»
Il est samedi, huit heures du soir. Nous avons le temps de tout régler pour demain.