Je me suis couché et j'ai dormi comme une brute.
Je me suis réveillé pourtant de grand matin et j'ai songé un tantinet à la chance que je courais d'être estropié ou de mourir après une longue agonie. Eh bien! voilà tout. Si je meurs, on dira que j'avais du coeur; si je suis estropié, les femmes sauront pourquoi et m'aimeront tout de même. D'ailleurs, ce n'est pas tout ça! J'ai besoin de déblayer le terrain, de me faire de la place pour avancer; j'ai besoin de donner d'un coup ma mesure, et de m'assurer pour dix ans le respect des lâches.
On voit le Luxembourg de ma fenêtre. Ma foi, en jetant un dernier regard sur ce grand jardin bête; en voyant s'y glisser les maniaques en cheveux blancs qui viennent tous les matins à la fraîcheur traîner là leurs chaussons mous, et salir du bout de leurs cannes la rosée dans l'herbe; ma foi! je viens de me dire qu'au lieu d'être les victimes de la verdure mélancolique, nous allons, Legrand et moi, être pendant un moment les maîtres de tout un coin de nature; nous allons faire un bruit de tonnerre dans une vallée silencieuse; nous allons fouetter avec du plomb l'air lourd qui pesait sur nos têtes.
C'est mon premier matin d'orgueil dans ma vie, toujours jusqu'ici humiliée et souffrante: Est-ce la peine de la mener longtemps ainsi,—pour aboutir à l'imbécillité, des maniaques à cheveux blancs?… Plutôt disparaître tout de suite dans une mort crâne.
Prenons ma plus belle chemise, pour que j'aie bonne figure dans mon linge, si c'est moi qui tombe.
Je cherche l'attitude qu'il faut avoir, le pistolet à la main, et je regarde dans la glace si j'ai grand air en mettant en joue.
«Ne laissez pas voir de blanc», m'a-t-on dit.
Je me suis boutonné, de façon à ne pas livrer un éclair de chemise.
Mes témoins entrent.
«Avez-vous bien réfléchi? L'affaire ne peut-elle pas s'arranger?…»