C'est affreux de ne pouvoir ressusciter une image, une scène, une tête, pour les planter le long de la route parcourue, décolorées ou saignantes, afin de se rappeler les moments de joie et de douleur!
Eh bien, le chemin par où je me suis traîné s'étend comme un sentier désert et se perd à travers le blanc de la neige ou le noir des ruisseaux, sans une pousse ou une racine qui soient restées, pour que ma mémoire s'y accroche et sauve un événement du naufrage! Je n'ai rien à me rappeler et je n'ai rien à oublier, rien, rien.
Comme le temps a été rongé sans bruit! Les années ont paru courtes parce qu'elles étaient creuses et vides, tandis que les journées étaient longues, longues parce qu'elles avaient chacune leur intrigue de famine et leur tas de petites hontes!
À peine si je sais les dates! Je ne revois debout, dans ma mémoire, que quelques premiers janviers sans étrennes et sans oranges. Je pouvais aller souhaiter le nouvel an, les mains vides, à Renoul à sa femme, à Matoussaint! Mais deux pauvretés qui s'embrassent, ça n'est pas gai!
J'ai vécu et je vis comme un loup.
Mon duel avec Legrand m'a fait d'ailleurs une réputation de dangereux, qui éloigne de moi tout le monde ou à peu près. Ils calomnient jusqu'à mon courage.
Je passe ma vie à la Bibliothèque; j'y viens souvent, l'estomac hurlant, parce qu'on ne va pas loin avec mes quatorze sous par jour qui se réduisent à douze et même à dix bien souvent, car j'emprunte au trou de mon estomac pour boucher d'autres trous.
Peut-être un jour entendront-ils un homme glisser de sa chaise et rouler évanoui sur le plancher. Ce sera moi qui aurai faim; c'est à moitié arrivé déjà l'autre lundi. Mais à ceux qui me relèveront, je dirai: «C'est la chaleur» ou bien: «J'ai fait la noce hier.» J'accuserai la température ou mes vices. On ne saura pas que c'est la misère—si quelqu'un le devine, après tout, il n'y aura pas à en rougir: je serai tombé sans appeler au secours.
En été, le grand soleil m'accable. Il m'accable, il me tue! J'ai des sueurs de faiblesse et des évanouissements de pensée dans mon cerveau las!
L'hiver, je suis mieux. Je cours. Cependant le gris du temps, le sec des pierres, le vent méchant, le verglas traître, l'isolement dans la rue attristée et presque vide!… Ah! cela m'emplit de mélancolie quand je sors, et je trouve la vie bien affreuse.