Où aller, le soir?
Heureusement, à six heures, l'autre bibliothèque Sainte-Geneviève est ouverte.
Il faut arriver en avance pour être sûr d'une place. Les calorifères sont allumés; on fait cercle autour, les mains sur la faïence. J'ai voulu causer avec mes voisins de poêle! Pauvres sires!
Alors que je saignais de leurs douleurs plus que des miennes— car j'avais au moins mordu dans un morceau de pain avant d'entrer —alors que j'espérais entendre sortir de leurs bouches qui bâillaient la faim un cri de colère ou un gémissement de douleur; ils me contaient des balivernes, me parlaient de l'idéal, du bon Dieu…
Des Prud'hommes, ces déguenillés en cheveux blancs! Des Prud'hommes qui venaient là pour lire les bons livres; gamins de soixante ans, qui puaient encore l'école à deux pas de la tombe; égoïstes pouilleux qui, étant lâches, ne pensaient pas à ceux qui ne l'étaient point, et se prélassaient dans leur misère, attendant la mort avec l'espérance d'une vie future. Si l'on s'était battu au Panthéon, ils auraient été du côté de ceux qui les affamaient, contre ceux qui voulaient tuer la famine!
Pas une tête de révolté dans le tas! Pas un front de penseur, pas un geste contre la routine, pas un coup de gueule contre la tradition!
Je vais en bas quelquefois, dans une salle qui a des odeurs de sacristie.
La fraîcheur, le silence!… C'est là que sont les livres illustrés. J'y lis _l'Artiste, _et l'histoire de l'impasse du Doyenné, où Gautier, Houssaye et Gérard de Nerval avaient leur cénacle.
J'ai d'abord parcouru ces récits avec une curiosité pleine d'envie, puis avec le frisson du doute.
Ils crient que le printemps de leur jeunesse fut tout ensoleillé. —Mais par quel soleil? J'ai appris d'un garçon qui a connu le secrétaire de l'un d'eux, j'ai appris une nouvelle qui m'a fait trembler.