Nous fûmes traîtres pour deux verres.

Si toutes les trahisons laissent si bon goût, il n'y a plus à avoir confiance en personne.

Voilà le seul extra, la seule folie, le seul luxe de ma vie de
Paris, depuis que j'y suis.

Il y a aussi l'achat d'un géranium et d'un rosier, puis d'une motte de terre où étaient attachées des marguerites. Chaque fois que j'avais trois sous que je pouvais dérober à la colonie—sans voler (c'était assez du remords du muscat)—chaque fois, j'allais au Quai aux fleurs cueillir du souvenir. Pour mes trois sous j'emportais la plante ou la feuille qui avait le plus l'odeur du Puy ou de Farreyrolles; j'emportais cela en cachette, entre mon coeur et ma main, comme si je devais être puni d'être vu! tant j'avais envie—et besoin aussi—dans cette boue de Paris, de me réfugier quelquefois dans les coins heureux de ma première jeunesse!

Un malheur!

Mon petit cabinet de l'hôtel Riffault m'a été pris un mois après mon arrivée. Les propriétaires ont fait rafraîchir la maison, et l'on a renversé mon échelle, profané ma retraite; on a fait un grenier de ce qui avait été mon paradis d'arrivant… J'ai dû partir, chercher ailleurs un asile.

Je n'ai rien trouvé à moins de dix francs. Les loyers montent, montent!

J'ai fait toutes les maisons meublées de la rue Dauphine, chassé de chacune par l'odeur des plombs ou le bruit des querelles. Je voulais le calme dans le trou où j'allais me nicher. Je suis tombé partout sur des enfants criards ou des voisins ivrognes.

Je n'ai eu un peu de sérénité que dans une maison où ma chambre donnait sur le grand air! J'étais bien seul et je voyais tout le ciel; mais il y avait au rez-de-chaussée un café par où je devais passer pour rentrer: ce qui m'obligeait à revenir le soir avant que l'estaminet fermât, et me privait des chaudes discussions avec les camarades. Elles étaient bien en train et dans toute leur flamme au moment où il fallait partir. C'était une véritable souffrance, et deux ou trois fois je préférai ne pas regagner mon logis, sortir de l'hôtel Lisbonne à deux heures du matin, et m'éreinter à battre le pavé jusqu'à ce que le café ouvrît l'oeil et laissât tomber ses volets.

J'étais bien las de ma rôderie nocturne, et j'avais la tristesse pesante et gelée de la fatigue. J'avais, en plus, à soutenir le regard de la patronne qui m'avait attendu un peu, malgré tout— qui attendait même ma _quinzaine _quelquefois!…