—Qu'on l'envoie! qu'on pusse dire qu'il a été nécessaire de dégainer contre nous, de dépêcher une brigade, de faire venir des soldats!»
Je rêve ce tumulte, les officiers arrivant au pas de course, les tambours battant, les sommations faites. Reculera-t-on? les étudiants tiendront-ils? Je ne sais; mais il y aura eu au moins une odeur de révolte et de révolution. La foule continue à crier: chez Michelet! chez Michelet!
«Allez-y si vous voulez, moi je reste!»
Il m'a fallu du courage pour parler ainsi et il m'en faut encore plus pour ne pas les suivre, mais je me suis entêté dans ma déclaration et j'ai sacrifié ma curiosité, mon amour de voir, ma passion de la foule, à la conviction que j'ai que cette promenade chez Michelet est une bêtise.
Je me suis trouvé bien sot tout de même quand les derniers traînards ont eu passé devant moi, et que j'ai été seul dans la rue, avec les bourgeois qui se moquaient ou s'irritaient de la démonstration.
«Vous n'allez pas avec ces braillards?» m'a dit un gros ventre…
Quand Matoussaint, de qui j'ai été séparé dès le début par le remous, a entendu dire que je ne venais pas, il a paru atterré, mais autant, je crois, parce que je lui manque que parce que je manque à la manifestation. C'est beaucoup d'avoir quelqu'un qui ne recule pas devant le coup de poing dans ces occasions-là et il a confiance en moi de ce côté.
Pour le coup de pied aussi il pourrait avoir confiance. S'il n'avait vu tout à l'heure avec le Saint-Vincent de Paul, j'ose croire qu'il aurait été content, ou alors il est très difficile.
Me voilà bien avancé maintenant! J'avais consacré ma journée à la Révolution et je me trouve sans emploi, au milieu de l'après-midi, dans le Quartier latin désert; devant les cafés vides j'ai l'air de sortir de l'hôpital. Je traîne le long des maisons comme un chien qui cherche une piste et ceux qui me connaissent se demandent comment moi, le rouge, celui qui fait toujours tant de boucan quand je passe et qui ai l'air de vouloir tout manger, je suis là à rôder comme un fainéant, les mains dans les poches, le jour du boucan général!
Ah! il en coûte de se séparer des foules. On passe pour capon auprès de quelques-uns ou bien pour vaniteux et enfin, on s'embête énormément. Car je m'embête énormément. Le malheur est qu'Alexandrine a profité de ce que tout le monde serait dehors toute la journée, de ce qu'il n'y aurait pas de clients à la crémerie, pour aller voir une parente qui reste au diable, sans cela!… Nous aurions été sous les toits. J'aurais pu passer ma tête par la lucarne si j'avais voulu pour regarder du côté de la manifestation. Je ne sais pas si j'aurais voulu.