Dans toutes les maisons que j'ai habitées jusqu'ici,—dans l'hôtel même du père Mouton,—les chambres n'ont qu'un lit pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse, un lavabo ébréché. Les réduits de dix francs donnent sur la cour, on croirait voir une gueule de puits humide et noire! Si le soleil vient, c'est tant pis! il sert à chauffer le plomb; si la brise entre, elle apporte de la cuisine et de la table d'hôte des odeurs de friture et de graisse.
Dans cette maison de Renoul, la croisée ne s'ouvre pas sur une rue boueuse, mais sur un espace planté d'arbres tout couverts de pousses fraîches comme des petits haricots verts, et où sautent des oiseaux en liberté.
Je n'ai rencontré jusqu'à présent que des oiseaux qui sentaient la vieille femme, la suie ou le cuir:—pies, perroquets, merles, avec des becs qu'on dirait faits à la grosse. Ici j'ai l'oreille chatouillée et le choeur effleuré par de grands froufrous d'ailes!…
La maîtresse de ce petit appartement a deux pièces, dont l'une, meublée par un lit assez grand, l'autre par une bibliothèque toute petite.
Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de bruit; que moi, en particulier, j'ai une voix qui casse les vitres et des souliers qui rayent tout son parquet: elle trouve bien que Matoussaint, en levant les bras, pour faire comme Danton, s'expose à renverser l'étagère où il y a de petits bibelots de foire:—un chat en chocolat et un bonnet phrygien en sucre rouge —mais nous l'amusons quelquefois; on n'imite pas Danton tout le temps; on n'est pas tribun éternellement, on est un peu farce aussi; et après le tocsin de 93, c'est le carillon de nos dix-huit ans que nous sonnons à toute volée!
C'est le grésil du rire après les tempêtes d'éloquence.
Puis, on fait le café.
Renoul reçoit tous les mois, de sa mère, des provisions de moka en grain qu'on moud à tour de rôle, et le bruit de ce moulin-là, l'odeur de ce café, qui sent les îles, adoucissent nos colères plébéiennes et nous rendent, jusqu'au dernier grain, indulgents pour la société mal faite; ou tout au moins il y a trêve—on met du sucre.
Le pli est pris; tous les soirs on vient discuter, crier et moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit—puis l'on se remet en colère et l'on remonte sur les chaises comme à la tribune.
«Pas sur celle-là! crie la maîtresse de la maison en s'arrachant les cheveux; là-dessus si vous voulez!»