Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans être malade.

J'ai le dégoût de ce légume.

Comme un riche! mon Dieu, oui!—Espèce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je m'écoutais, je me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur, —ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur.

«Il faut se forcer, criait ma mère. Tu le fais exprès, ajoutait-elle comme toujours.»

C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!»

Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de tout, que la volonté est la grande maîtresse.

Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle n'en fit plus—à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé,—et plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, elle disait:

«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques!»

Et je me souvenais trop.

J'aimais les poireaux.